Hommage à Jean-Paul Rocher

Jean-Paul Rocher, un homme et un éditeur très à part ,
mort le 8 septembre

Jean-Paul Rocher, mon fidèle éditeur pendant près de quinze ans, me demandait il y a peu : « Qui t’a impressionnée dans la vie ? » Spontanément j’avais répondu : « Toi. »

Je précise aujourd’hui ma pensée. Des mots résument cet homme qui vient de mourir : intuition, exigence, vigueur, intégrité.

C’est un homme qui fonctionnait sur de puissantes intuitions. Homme ingérable et qui gérait donc seul sa maison d’édition. Sa force reposait sur une « terrible » simplicité, sur un flair de bête. Il sentait le monde et n’avait nul souci de le ménager : naturellement porté à ignorer les médiocres, trop à part pour s’insurger contre eux, il allait son chemin, à l’écart de la foire aux vanités. Trop puissant pour prendre des gants avec qui que ce soit, il a payé cher le refus du compromis et le refus de s’incliner devant les exigences du marché du livre. Assumant le risque de négliger les médias, il est resté peu connu du grand public, des libraires aussi. Éditeur anarchisant et toujours à court d’argent, il n’a jamais demandé une aide, une subvention à l’État. Je le lui reprochais parfois. Il me répondait invariablement : « Je ne vais pas réclamer une louche d’une soupe dans laquelle je crache ! » Personnalité hardie, généreuse.

Au vrai, ce ne sont pas les phrases qui l’intéressaient, mais la coulée de la vie à travers elles. Et la coulée de la vie, c’est l’encre, c’est le vin, c’est la qualité de nos sentiments, c’est la poésie, — celle d’Armand Robin, le poète breton « réfractaire », celle de Walt Whitman dont la réédition de Feuilles d’herbe, avec un tirage de tête illustré par Ronan Barrot, fut un de ses derniers livres.

La démarche éditoriale de Jean-Paul Rocher ? Rappeler au lecteur comment des plaisirs ont, durant des siècles, accompagné le plus naturellement du monde la vie des hommes et des femmes avant que le « tout-social » ne les réduise à l’état de citoyens-consommateurs, et qu’ils soient devenus — comme ils furent sujets du roi — sujets du principe de précaution ».

À des lieues de l’esprit sadien qui continue d’inspirer une certaine littérature, ses choix éditoriaux n’étaient pas fondés sur la jouissance coupable de plaisirs interdits, au contraire sur le plaisir innocent qu’il y a à goûter, dans une convivialité saine et détendue, les fruits d’une nature généreuse. Il désignait au lecteur une terre libre et heureuse, étrangère à la notion de faute, et où il fait bon déguster les saveurs maintenues du monde.

Cet éditeur singulier, proche de Marcel Lapierre, le pape du beaujolais, et qui a réédité les textes fondamentaux et scientifiques du grand oenologue Jules Chauvet sur le vin naturel, a formé mes papilles, m’a enseigné la gastrosophie.

Ancien ami de Guy Debord, Jean-Paul riait des émules du maître : il avait dépassé tout ça. Ce n’est pas qu’il n’était pas là où on l’attendait : là où il était,  c’est lui qui avait fixé le lieu et c’est lui qui nous attendait ; on l’y rejoignait ou non, c’était à prendre ou à laisser. Et parce qu’il en imposait, il donnait envie de le rejoindre dans son ailleurs, dans sa « cabane de la pensée ». Il y a publié des textes de Louise Michel et d’autres auteurs marqués par l’indépendance d’esprit ; il a réédité des ouvrages sur le lettrisme et il aimait publier des textes anciens oubliés, or d’une puissante actualité.

Nous avons beaucoup parlé autour d’une table, au restaurant Le Pré Verre qui était notre QG. Que de heurts ! Mais lui ayant reproché son mauvais caractère et d’être tumultueux, je finissais, bien que parfois au bord des larmes, par rendre à César ce qui était à César et m’incliner devant une perspicacité impossible à prendre en défaut, une sagacité « à toute épreuve » et cinglante : ce qu’il disait avait la force et l’évidence de ce qui a traversé l’épreuve du feu. Dans sa bouche, jamais un propos convenu, toujours des arguments imparables ;  dans la mienne, combien de fois : « Oui, tu as raison. »

Pourquoi est-ce que je figure dans un catalogue qui n’est pas particulièrement littéraire ? Parce que l’historien et journaliste Pierre Sipriot, qui s’était pris d’affection paternelle pour lui et avait pour sa personne une grande estime, avait organisé notre rencontre et nous avait, en mourant, remis l’un à l’autre ; aussi parce que le regard que je porte sur le monde correspondait à son projet éditorial.  Depuis notre rencontre en 1998, nous avons marché l’amble en travailleurs complices.

Homme de goût, il fabriquait de beaux livres. Il avait appris le métier du livre chez un libraire d’ancien. L’amour pour la belle matière lui en était resté. Papier, typographie, couverture, marges, rabats, tout était soigné. Un livre devait être esthétique autant que bon. Et tant pis, si cela coûtait. Gagner de l’argent n’était pas l’important. Pourquoi eût-ce été important ? Pour se payer des plaisirs luxueux, or misérables ?

Ce bon vivant était aussi un homme frugal, et cet homme tempétueux, le plus tendre de tous. Il venait d’un milieu pauvre. Il n’y a eu personne pour lui payer des études. Self-made man. Je lui ai demandé un jour : Qu’est-ce que tu aimes dans la vie ? Offrir, m’a-t-il répondu sans hésiter. C’est dire que cet homme qui n’avait pas un sou multipliait les pains.

Il m’a offert sa puissante intelligence du monde. J’avoue que nul ne m’a influencée, éduquée, modelée autant que lui. Sa très riche compagnie a du reste modifié et ennobli tous ceux qui l’ont fréquenté.

Doué d’une vision radicaliste et communiquant par contagion son dédain de la pensée formatée, cet homme libre comme il en est peu prenait sans effort (nul besoin de reprendre) toute chose à la base. Un seigneur. Et une sorte de Samson qui renversait, pour aller son chemin d’intelligence et de supériorité, les colonnes d’Hercule, jusqu’à ce que le cancer ne soit venu, un an après qu’il fut tombé malade, à l’âge de 62 ans, le priver de ses dernières forces le matin du 8 septembre.

Qu’il me soit permis de citer une phrase de Ce que dit le vent d’ouest, le premier de mes livres publiés par Jean-Paul Rocher, phrase qu’il m’est douloureux de citer aujourd’hui à son sujet : « La résurrection est la lumière dans laquelle nous tenons ce que nous avons perdu. »

Claire Fourier, Prix Bretagne 2012

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