Télérama, 60 ans, un double ouvrage d’exception !

Toutes les jeunesses…

Télérama 60 ansTome 1 et 2 – est le fruit d’une collaboration étroite entre Rachel Grundstein et Laurent Beccaria, éditeurs aux Arènes et les équipes de Télérama, notamment le jeune journaliste Nicolas Delesalle.

Publié à l’occasion de l’anniversaire du magazine (3150 bougies ou numéros), ces deux ouvrages couvrent un large demi-siècle, soit autant d’histoires du journal à découvrir à travers une large sélection d’articles et de documents inédits (fac-similés) et une iconographie foisonnante.

Magazine culturel unique au monde, dédié à la fois à l’actualité des ondes  « au commencement était la radio » puis des images animées, la télé, les cinés clubs, Télérama est devenue au fil de ses chroniques, un poste d’observation privilégié des pratiques culturelles d’une élite populaire, éprise de cinéma, de musique, de lecture et d’expositions, au sortir de la guerre, d’un groupe social dans le sillage des pères fondateurs (deux anciens résistants et trois dominicains), représentatif à l’époque de la frange progressiste de la jeunesse catholique et des grands mouvements d’éducation populaire (tout comme l’ont été Le Monde ou la maison d’édition Le Seuil).

Laurent Beccaria : « ce qui nous a frappé, à la lecture de tous les anciens numéros de Télérama depuis sa création le 22 janvier 1950, est qu’il traite en permanence de l’actualité la plus éphémère qui soit mais dont nous parvenons à dégager, malgré tout sur les répétitions, les permanences. On a là un poste d’observation unique qui nous permet de  regarder le monde à travers un œil singulier.  Toute la culture n’y est pas embrassée, des choix sont faits et marque l’esprit du journal et des générations qui le lisent. »

« En tant que lecteur, le plus significatif, est de noter la qualité d’écriture des journalistes et leur très grande sincérité. Jusque dans les années 80,  ils sont sans réelle distance entre ce qu’ils pensent et ce qu’ils écrivent. Cette lucidité est prospective. À partir des années 90, les journaux, Télérama compris, perdent l’exclusivité de la diffusion de l’information auprès du grand public ; ils deviennent une voix parmi d’autres et commencent à introduire des éléments de différenciation, donc le marketing dans leur production. »

Nos plus belles années par Nicolas Delesalle

Au commencement était Radio Cinéma Télévision. On pourrait débuter l’article comme ça. Avec une sentence un peu corsetée, une phrase anniversaire. Dérouler chronologiquement les soixante ans du journal, parler de sa naissance, le 22 janvier 1950, deux mois avant la mort de Léon Blum, devant des parents ébahis par leur propre audace, deux anciens résistants, Jean-Pierre Chartier, Yves Froment-Coste, et trois dominicains, les pères Pichard, Boisselot, Avril, tous désireux d’éclairer les auditeurs et spectateurs chrétiens dans les dédales de la nouvelle production audiovisuelle. On pourrait décrire ses premiers babils dans un appartement des Invalides, son enfance enthousiaste devant les films de la Nouvelle Vague, sa passion contenue pour la télévision balbutiante, son adolescence originale (Télérama annonce la mort du rock en 1960 et découvre les Beatles après leur séparation) et enfiévrée (en Mai 68, le journal ne sort pas pendant trois semaines et prend le parti des grévistes), sa sécularisation inéluctable au cours des années 70 et son passage à l’âge adulte dans les années 80-90, quand il se met à parler de tout ce qui se crée, dans tous les domaines. Sans sous-estimer l’intérêt que le lecteur lambda de Télérama peut porter à l’histoire de son hebdo préféré, en agissant de la sorte, on risquerait de le pousser dans les ravins du ronflement et on trahirait une règle qui inonde subrepticement les 300 000 pages du journal depuis 35 000 semaines (environ) : éviter, dans la mesure du possible, de faire chiant.

Commençons donc par la fin. Vous la tenez entre les mains : un logo blanc frappé sur fond rouge au fronton d’une couverture qui rend neurasthéniques les responsables des ventes et de la publicité du journal. A Télérama, jamais de une consacrée aux salaires des cadres francs-maçons ou à la hausse de l’immobilier chez les cent Français qui comptent. De la classe, de la gueule, de l’audace, mais si, mais si, Télérama est un dandy qui se tient droit dans ses principes sexagénaires. Des principes ? En tout cas, une ligne, une tenue éditoriale, une liberté de ton. Feuilletez vous-mêmes : Télérama en 2010, c’est 170 pages en couleurs, des critiques tous azimuts, des portraits, des reportages, des chroniques, des analyses, bref, la vie en vrac et la culture sous toutes les coutures, des coups de coeur ou de gueule. Télérama est l’un des seuls journaux à avoir érigé le ronchonnement en art de vivre et la diatribe en raison d’exister. Un journal râleur, d’accord, mais un journal qui sait aussi s’enthousiasmer. Et pas seulement pour des films turkmènes de quatre heures trente non sous-titrés. Qui a aimé Bienvenue chez les Ch’tis ou Titanic ? Le pisse-froid Télérama. En 2010, Télérama est une sorte de filet de pêche qui traverse les écueils et les hauts fonds culturels, à la recherche de trésors. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Fondu au noir et blanc : en 1950, Télérama, c’est trente pages imprimées en héliogravure tirées à 7 797 exemplaires dans un papier de mauvaise qualité, des articles noircis par une typographie minuscule, des programmes radio proéminents, un quart de page pour l’unique chaîne de télé (4 000 postes en France), des papiers savants sur le cinéma. Et puis c’est tout. Radio Cinéma Télévision(Télérama à partir de 1960) n’a pas été inventé pour écouter crisser sur le papier les plumes de Camus ou d’Ionesco. Si le journal parle de Boris Vian, c’est au moment de sa mort, devant la projection du film adapté de J’irai cracher sur vos tombes. Le journal ne chante pas davantage les louanges de Gérard Philipe au TNP de Jean Vilar. Il n’évoque pas ou peu la musique non plus. En cherchant bien, on dénichera un article sur la musique classique, le jazz ou la variété, ici ou là, en fonction des envies des rédacteurs. Mais pendant presque vingt ans, le jeune journal s’en est tenu à ses trois passions initiales : la radio, la télé et le cinéma.

RMC vient de naître

Dans les années 50, la radio est le premier média de France. Pierre Bellemare anime la toute fraîche Europe 1. RMC vient de naître. Le feuilleton Signé Furaxde Pierre Dac et Francis Blanche fait un tabac. Zappy Max, l’animateur de Quitte ou double, est adulé dans les cours de récré. Télérama critique (déjà) cette radio dominante et pointe la vacuité des jeux comme Cent francs par seconde. En 1963, Paris Inter devient France Inter, La Maison de la radio est inaugurée. Europe 1 ringardise ses concurrentes avec Salut les copains. Dans les années 70, Ménie Grégoire recueille les confidences, Françoise Dolto délivre ses oracles, Madame Soleil prophétise en consultant les astres. Fin des années 70, les radios libres secouent le bananier des ondes. Le gouvernement les brouille. Téléramales soutient. Il ne sait pas que ces radios associatives deviendront dans les années 80 des machines à cash. Pendant les années suivantes, Téléramaenquête sur les nouveautés qui nous tombent dans les oreilles (France Info à la fin des années 80, Doc et Difool au début des années 90, Skyrock et le hip-hop,Là-bas si j’y suis sur France Inter, le pitre Stéphane Guillon…). Mais la radio est réduite à la portion congrue. La faute à qui ?

Années 80, un sac poubelle dans le PAF

En 1950, Télérama regarde la télévision comme un scout son premier couteau suisse. Il l’ouvre, l’essaie, se coupe. Puis l’excitation se mue en scepticisme. Il perçoit les horizons créatifs que la télé pourrait ouvrir (Les raisins verts, de Jean-Christophe Averty, dans les années 60) et les impasses qui se dessinent déjà quand toute une famille regarde du même oeil la petite lucarne sans plus se parler. Mais la télé de cette époque est encore une fenêtre ouverte. Les années 60 livrent à la France une deuxième chaîne, des couleurs, les dramatiques de Bluwal (Dom Juan avec Piccoli et Brasseur), les Lectures pour tous de Pierre Dumayet, un alunissage en direct, Dim dam dom, Les Shadoks (défendus parTélérama malgré la bronca des lecteurs qui n’y comprennent rien). Bon an, mal an, de L’île aux enfants en Cinq colonnes à la une, de Brigades du Tigre enPetite Maison dans la prairie, de Petit rapporteur en Grand échiquier, de Droit de réponse en Dallas, jusqu’au mitan des années 80, Télérama accompagne la télévision, la critique certes, mais ne l’incendie pas. Tout s’écroule en 1985-1986. TF1 est privatisée (Télérama s’érige en héraut défenseur du service public et recueille deux cent mille signatures dans une pétition). La Cinq sort des limbes en 1986. Un sac poubelle se déchire dans le PAF. C’est l’heure de la télé trash. L’annonceur devient le client des chaînes. Le cerveau de la ménagère doit être disponible. Roger Zabel sourit sous une pluie de paillettes. Reality-show, talk-show, Pradel, Delarue et consorts abrutissent les masses. Suivront Loft story et ses ersatz plus ou moins décérébrés. Télérama livre une guérilla sans merci à cette télé-là. Avec sa rubrique Mon oeil, Alain Rémond joue les francs-tireurs. Heureusement, dans les mêmes années, la télé décapsulera quelques canettes de bonheur que saura savourer le journal : l’insolence de Canal+ (Les Nuls, Les Guignols, Groland), les documentaires d’Arte (la bonne copine du journal née en 1992), et les séries made in HBO (la chaîne câblée américaine qui propulsa Six Feet under…) dignes du cinéma.

Cinéma, le sexe boume, la rédaction hue

Le cinéma, sans transition et sans surprise, c’est LA passion du journal à ses débuts. Dans ses langes, Télérama est d’abord un ciné-club de papier où l’on refait le monde et les films. Le journal se méfie du phénomène James Dean ou des rondeurs de Marilyn Monroe. Il s’interroge sur le cas Marlon Brando. Est-il le héros type d’une génération, comme Daniel Gélin ? La rédaction pulvérise déjà les navets de l’époque. Ulysse, le petit personnage créé par Omer Boucquey dès 1950, boude neuf fois sur dix. Mais il applaudit René Clair, Renoir, Fellini, Antonioni, Tati, Buñuel, Godard et bien sûr François Truffaut, qui a écrit pour le journal. Truffaut, le père de la Nouvelle Vague est un peu le fils spirituel d’André Bazin, l’inventeur des Cahiers du cinéma et le critique le plus fécond de Télérama.Télérama aime passionnément le ciné de l’Europe de l’Est et de l’URSS, mais se montre un peu condescendant envers le cinéma américain (John Ford est apprécié sans excès). Il se rattrape dans les années 70 et applaudit le renouveau spectaculaire yankee, Coppola, Friedkin, Lucas, Spielberg, même s’il chérit les réalisateurs plus feutrés, Scorsese, De Palma, Altman et bien sûr ce pierrot lunaire aux cheveux rouges : Woody Allen. Avec le temps, le journal se débarrasse de ses jugements moraux. Les films des années 70 font exploser les tabous. C’est l’heure de La Grande Bouffe. La société craque. Le sexe boume. La rédaction hue. Elle ne parvient parfois pas à se mettre d’accord. Elle invente alors le « Pour » et « Contre », un ping-pong critique qui renvoie le lecteur à ses responsabilités. Dans les années 80 et 90, le journal s’interroge sur Spielberg et Lucas (comme aujourd’hui sur Cameron) : « Travaillent-ils pour le cinéma ou pour l’industrie du jouet ? » Les deux, mon capitaine. Télérama analyse les films phénomènes, E.T., La Boum, Le Grand Bleu (auquel il n’a jamais rien compris),La Haine, il se désespère de la nouvelle récolte de navets (Mad Max, Rambo…)et noue de nouvelles idylles (Almodóvar, Eastwood, Lars von Trier…). On dit souvent que Télérama dégomme systématiquement le cinéma populaire. Pas toujours. Télérama a aimé Amadeus, Trois Hommes et un couffin ou Le Père Noël est une ordure. Les inclinations de la rédaction pour le cinéma d’auteur ne sont pas exclusives.

Les couettes de Sheila

Et le reste ? La musique entre dans les pages par la porte du classique. Dès les années 60, Paul Meunier met en lumière un compositeur méconnu à l’époque : Mahler ! Durant les sixties, la variété dégote une place dans le journal. Téléraman’est pas très yéyé. Yaya twist, la chanson de John ny Hallyday qui inaugure le genre, laisse la rédaction de marbre. Ses paroles sont écrites à la truelle : « Je l’ai connue là, là, en twistant le yaya. » Le journal se moque des couettes de Sheila et des sautillements de Claude François, raille le rugueux Sardou, mais apprécie la fragilité de Brel, le flegme de Dutronc et les premières onomatopées de Gainsbourg. Et puis, enfin, miracle, dans les années 70, le journal découvre la pop, les Kinks, les Stones, Bowie, Woodstock et les tartes au miel des Beatles. Il n’est plus nécessaire d’être un compositeur mort ou un chanteur français pour entrer dans les pages de Télérama.

Dans les années 80, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, la culture se découvre une place au centre de l’échiquier. Le cinéma est aidé, le théâtre public dopé. Le budget du ministère de la Culture augmente de 512 % en 1982 ! LeTélérama de ces années-là tire à 400 000 exemplaires et met les bouchées doubles pour parler de tout et pour en parler mieux. Il crée une rubrique consacrée à la musique qui fait boum boum. La production musicale explose. Le clip se débite au kilomètre. Thriller est passé. Plus tard, le journal parlera couramment hip-hop, techno, electro, rap. NTM, REM, Björk feront la couverture. Nirvana sera pleuré, Noir Désir fêté. L’hebdo propulse un bon nombre de futurs grands noms : Cabrel, Higelin, Murat, Delerm… Goldman ou Michel Berger sont moins appréciés. Télérama est l’anti-Top 50 et ses critiques sont de gentils dictateurs éclairés qui se fichent de l’avis de la majorité. Les livres, les arts et la scène prennent le sillage de la musique dans les années 80. Il est amusant de découvrir dans les archives du journal ce que disait Télérama des auteurs avant qu’ils n’entrent au Panthéon, Styron et Le Choix de Sophie, Kundera et sonInsoutenable Légèreté de l’être.

Des bourdes et des pépites

En soixante ans, Télérama a toujours eu raison, sauf quand il a eu tort, ce qui est arrivé assez souvent. Le journal a parfois porté aux nues des baudruches depuis dégonflées, il a oublié des films aujourd’hui salués (Diva, de Beineix…), il a démoli des oeuvres innocentes (Le Livre de la jungle, de Walt Disney…). Si Téléramadevait se juger, il serait scandalisé par ses lacunes, ses omissions, ses erreurs.Télérama ne s’aimerait pas. Et il aurait tort. Sa qualité ne se jauge pas à l’aune de ces bourdes, mais à ce qui traîne entre ses mailles. Le filet de pêche Téléramaa traversé soixante ans d’océan. Quand on se penche, on découvre des trésors, le premier article sur Jacques Tati, le premier portrait de Gérard Depardieu, la critique hypnotisée du phénomène Dallas, une rencontre magique avec Iannis Xenakis, un papier sur Casimir, des milliers de souvenirs, des madeleines de Proust qui mouillent les yeux ou font sourire, des éclats de culture. Des fragments de vie.

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