De l’écriture, de la lecture et de la représentation du monde ?

Petite conversation avec l’auteure Anne Savelli


Comment le langage peut-il déterminer, limiter, augmenter notre représentation du monde ?

Difficile de répondre de façon globale, la question est vaste  ! En ce qui me concerne, je porte une grande attention à la façon dont on me parle – par « on », j’entends les institutions, les médias, les entreprises, ceux qui veulent me vendre quelque chose ou m’influencer d’une façon ou d’une autre. Ou encore les discours de haine, etc. (et cela, sans devenir paranoïaque, exploit !).

Pourquoi ce type emploie-t-il tel mot plutôt que tel autre ? Quelles images veut-il faire surgir dans mon esprit ? C’est très intéressant sur un plan littéraire, et dans la vie de tous les jours ça permet de prendre la mesure de ce que véhiculent les termes employés, ou du moins d’instaurer une petite distance (chose que la psychanalyse m’a apprise, même si j’avoue que le jeu sur les mots, par exemple, ne m’a jamais beaucoup intéressé d’un point de vue thérapeutique).

Par exemple, lorsque le panneau de la mairie me parle d’espace civilisé pour m’expliquer comment les travaux vont modifier le parvis de la gare du Nord, ça me heurte, ne me fait même pas rire. J’y vois une violence faite au lieu, aux hommes qui le traversent (sauvage, la gare du Nord ? C’est ce qui est dit au fond mais le mot sauvage est plus beau). D’ailleurs, je déteste le mot espace mis à toutes les sauces depuis vingt ans : espace café, espace détente… Comme si en choisissant ce terme on pensait élargir les lieux, offrir  plus de place qu’il n’y en a en réalité.

Chaque fois qu’on s’approprie, qu’on se réapproprie le langage, on s’éloigne, me semble-t-il, de ces limitations. C’est pourquoi j’adore les dictionnaires, le vocabulaire, le jeu sur les niveaux de langue, l’argot, les détournements, la surprise née de la friction entre deux termes… C’est également vrai pour le regard, l’écoute, le toucher : aller voir autrement, écouter autre chose, s’intéresser aux textures, ne pas se contenter de l’idéal en vente. Ce que je dis n’a rien d’original mais j’ai l’impression, chaque jour, que tout va tellement en sens contraire…

Est-il possible que des histoires nous transforment, nous et le monde dans lequel nous vivons ?

Je pense, comme beaucoup, que nous vivons une époque sur-saturée d’histoires, généralement édifiantes ou destinées à nous faire peur (rêver, fantasmer…) ; que les politiques et certains médias sont les premiers à faire de nos vies et des leurs des fictions et que c’est insupportable.

Nos vies sont rythmées par les histoires qu’il nous faut raconter, en permanence, pour avoir droit à quelque chose : la belle histoire liée à nos choix professionnels, nécessairement cohérents, lors des entretiens d’embauche (on se disait toujours avec un copain, après un entretien : « Alors, tu leur as raconté quoi ? Une belle histoire » et on riait, sachant, du reste, que ça ne suffirait pas) ; celle de notre réussite, de notre identité nationale, d’une vie bien construite qui permet de louer ou d’acheter un appartement, d’avoir, croit-on, droit au chapitre, etc.

A quoi sert une histoire, aujourd’hui, si ce n’est à assurer sa survie (ce qui passe par : rassurer les autres) ?

Ca, c’est donc la version dévoyée de l’histoire…

Une histoire sert aussi à endormir et à ne pas endormir un enfant, à commencer toujours par la même phrase sans jamais inventer deux fois la même suite, à se créer de nouveaux souvenirs, à trouver sa place, à se rendre où l’on risque de ne pas aller, à parler avec les (ses) morts…

Le conteur d’histoire joue t-il un rôle dans notre quête d’identité (s) ?

Il l’a pu, pendant longtemps, est-on tenté de croire : on imagine que l’être humain pouvait prendre conscience de qui il était, de son enracinement, envisager son avenir grâce aux histoires, fictives ou non, racontées par ses ancêtres, ses proches. Je préfère dire qu’on l’imagine, parce qu’au fond, je n’en sais rien, même si, évidemment, tout ce que j’ai entendu, lu, tous les films et les tableaux que j’ai vus depuis ma naissance me constituent.

En ce qui me concerne, j’ai la sensation que mon « enracinement » vient également de ce que je tisse avec les lieux qui m’entourent (par « lieux », il faut comprendre aussi les gens qui y vivent ou qui les traversent, et tout ce qui surgira d’inattendu). Par exemple, personne ne pourrait m’asséner un quelconque discours sur ce qu’il faut penser, ou dire, des cinq stations de métro situées entre Colonel Fabien et Barbès depuis que j’ai écrit Fenêtres / Open space (on se demande qui le ferait, certes !). On peut m’apprendre énormément de choses sur cet endroit, sur son histoire, sur ce qui s’y passe jour après jour. Mais ce qui s’est tramé entre le lieu et moi, et qui est une « histoire », si vous voulez, constituée par un an et demi de trajet, on ne peut pas l’entamer. C’est du presque rien, d’accord, mais c’est vraiment constitutif d’une identité. Tout ce qu’on s’est créé nous appartient…

On résiste mieux aux discours plaqués quand on a pris contact directement avec ce qui nous traverse, me semble-t-il, sans attendre de se sentir autorisé à le faire par un regard extérieur (lequel, d’abord ?). Ce qui n’empêche pas les autres d’être bien présents, au contraire : la structure Fenêtres a été inspirée par le travail de Georges Perec ; j’aime aussi le métro aérien parce que je le prenais, enfant, avec ma mère en rentrant de l’école ; on trouve dans mon texte des références à des livres, des films, des passagers, des habitants du quartier…

Après, il y a évidemment le « roman familial », le « roman d’apprentissage » (celui-là complètement délité, il me semble).

Je sais bien que nous sommes tous le fruit des histoires qu’on nous aura racontées, que nous aurons été chercher nous-mêmes ou que nous aurons inventées. Mais il ne faudrait pas confondre histoire et simple narration (sinon, revoilà la « belle histoire », et gare à ce qu’elle véhicule). Moi, ce qui m’intéresse surtout, dans une histoire, c’est ce qu’elle ne dit pas et, dans ce qu’elle dit, la multiplicité des images et des interprétations possibles. Aller chercher dans chaque phrase du trouble, de l’ombre, de l’insoupçonné… En cela je suis sans doute plus proche de la poésie que du roman, même si j’adore qu’on me raconte des histoires (dites-moi « à suivre », je vous suis…).

Entretien mené avec Anne Savelli, auteure du roman Franck, à paraître le 9 septembre, prochainement en rencontre chez Dialogues et en résidence sur le blog.

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