La rentrée littéraire vue par une jeune éditrice

Du plus loin que je me souvienne, il y a toujours eu une rentrée. Rentrée des classes côté élève : à la maternelle, à la grande école, au lycée, à l’université. Puis côté prof : au lycée. Ensuite rentrée littéraire, versant critique : pendant vingt cinq ans, et versant écrivain cinq romans sur dix… Bref j’ai connu une suite de rentrées qui chaque année ont troublé ces plus ou moins longues semaines de vacances où chacun se promet de « décrocher », sauf que, au bout des beaux jours, il y a la rentrée.
Après toutes ces années de blues de rentrée ou d’excitation de rentrée, alors que je ne suis plus chroniqueur littéraire, que je n’ai aucun roman à paraître en septembre, voici que je me retrouve encore dans la rentrée littéraire, côté éditeur, cette fois. Certes, contrairement aux autres rentrées scolaires ou littéraires, je ne suis plus seule à affronter les tempêtes. Nous sommes deux responsables éditoriales, Marie-Claude Char et moi, et c’est pour l’une et pour l’autre, notre première rentrée d’éditrices.
Avons-nous pensé à cela: la rentrée littéraire de septembre lorsqu’il y a déjà plus d’un an nous avons imaginé les éditions des Busclats ? Oui et non. Avant de nous jeter dans la tourmente, nous avons mis au point notre identité éditoriale: demander à des auteurs reconnus, de notre choix, de faire un pas de côté, de nous donner un texte bref, maximum cent pages, sur un sujet qu’ils ne traiteraient pas dans un roman ou dans un essai, qu’ils ne donneraient pas à leur éditeur habituel. Une fantaisie en marge de leur œuvre. Nous avons aussi défini notre rythme de publication: quatre livres par an, deux au printemps, deux à l’automne. Ainsi avons-nous démarré en avril dernier avec deux livres chaleureusement accueillis par les libraires et, semble-t-il, par les lecteurs. Evangile (selon moi) de Jean Rouaud et Grande encyclopédie du presque rien de Pascal Ory. La rentrée de septembre nous semblait encore loin même si nous avions déjà les manuscrits à préparer pour l’imprimeur. Et puis, très vite, les messages sont arrivés, du diffuseur, Harmonia mundi, nous demandant nos tirages et nos fiches de présentation, de Livres-Hebdo , même demande tirage en moins, de la Fnac, idem. Et nous avons senti que là, les choses s’accéléraient. Nos deux livres – Correspondance René Char – Nicolas de Staël, et: Quatre villes profanes et un paradis, un recueil de récits d’Eduardo Manet- allaient se retrouver dans le flux de centaines de titres français et étrangers, célèbres ou inconnus. Et, dans ce flot de papier et d’encre, ils devraient à défaut de se défendre (sans attaque pas de défense!) du moins trouver leur place: s’imposer.
L’éditeur, ai-je découvert à l’usage, développe à l’égard de ses auteurs et de leurs livres des sentiments qui relèvent de l’affectif familial. Ces livres dont nous ne sommes pas les auteurs sont autant voire plus nos enfants que ceux que nous écrivons nous-mêmes. Car ceux-ci ont, dans le meilleur des cas, pour les protéger, les porter, les défendre, un éditeur, une attachée de presse, une maison tout entière avec ses services commerciaux et autres. Les éditrices d’une petite maison comme la nôtre exercent à la fois, modestement certes, toutes ces fonctions. Et c’est là que la grande rentrée de septembre apparaît comme une épreuve, un pari, un combat. Même si se battre pour autrui est plus simple que se battre pour soi.
Donc, nous voilà prêtes à lancer nos petits livres roses fuschia dans la mêlée, en espérant que comme au rugby, ils sortiront du pack, et franchiront joyeusement la ligne grise de l’indifférence.
Pour cela nous comptons sur le talent de nos auteurs, la force de leurs textes, notre obstination et nos alliés.
Comment ne pas être séduit par cette correspondance étonnante qu’ont échangé trois ans durant Char et Staël à l’occasion d’un travail commun: un livre de poèmes de Char pour lequel Staël a exécuté des gravures sur bois? Aux marges de ce livre, une amitié se tisse dans les mots échangés, les lieux partagés, une certaine manière de regarder le monde. Et l’étonnante beauté des lettres du peintre répondant à celles, si dense du poète…
Très différente est la séduction qu’exercent les récits d’Eduardo Manet inspirés par des lieux. Drôles parfois, souvent étranges voire inquiétantes, ces histoires nous découvrent des mondes où la cruauté voisine avec la douceur, le mensonge avec le désir. Loin de Cuba, Manet nous offre des visions troublantes de ses ailleurs.
J’ai trop longtemps exercé le métier de critique littéraire, pour me leurrer sur le pouvoir de la critique. Les pages imparties aux livres dans les journaux et les magazines ne cessent de se réduire, et les émissions littéraires de reculer dans les grilles horaires.
Ainsi dans cette foire d’empoigne qu’est la rentrée, on ne peut pas compter sur la seule critique pour assurer le lancement de nos livres.
En revanche, les partenaires les plus sûrs, les plus fidèles pour le type d’ouvrages que nous publions sont indéniablement les libraires. Si la presse les aide à convaincre les lecteurs, c’est encore mieux. Mais, et c’est l’écrivain qui s’exprime ici, quand un libraire aime et défend un livre, il peut en assurer le succès. C’est ce que me confiait jadis, il y a un bon quart de siècle, Jérôme Lindon.
En cette première rentrée côté éditeur c’est à lui que je pense.

Michèle Gazier

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