Entretien avec Fatou Diome

Fatou Diome revient avec un nouveau roman, Celles qui attendent (éd. Flammarion). Dans une petite île du Siné Saloum, qui ressemble comme deux gouttes d’eau au lieu où elle a grandi, deux mères, voisines et amies, voient leurs grands fils embarquer sur une pirogue vers les îles canaries, puis l’Espagne.

Bougna a poussé son fils au départ, pour se faire valoir par la réussite financière qui devrait en découler et épater son mari polygame qui lui préfère sa co-épouse, moins tracassière. Arame, mère au cœur tendre, ne peut retenir son fils Lamine, ni à la maison où le désintérêt du père le blesse, ni au village où rien ne lui permet de gagner son pain.

Avant de partir, Issa a épousé Coumba dont il est profondément amoureux : une bonne raison de revenir ! Lamine se marie avec Daba, la fille qu’il aime, mais dont le cœur est pris par son ami d’enfance, Ansou. La famille de la jeune fille n’a pas résisté à l’aisance matérielle qui devrait découler d’un gendre parti en Europe faire fortune et Daba n’a pu, n’a pas su, échapper à la pression familiale.

Arame, Bougna, les mères ; Coumba, Daba, les filles. Toutes quatre attendent des nouvelles, un mandat, un retour. Et, à travers elles et leurs trajectoires, Fatou Diome dit le monde dans sa réalité brutale avec des situations qui vous étreignent le cœur, des petites phrases qui font mouche, des évocations de la nature africaine pleines d’émotion.

Avec ce livre, Fatou Diome affirme encore une fois sa singularité : celle d’une femme à l’écriture libre, à la parole percutante, qui ne se cache pas derrière son petit doigt pour dénoncer les travers de son pays natal, le Sénégal, comme de son pays d’adoption, la France. Amateurs de fantasmes exotiques ou d’autosatisfaction compassionnelle, s’abstenir. Comme l’écrit l’auteur : « Les rêveries sont comme les parapluies : arrive toujours le moment où il faut affronter la couleur du ciel ». Le ciel de Fatou Diome est en noir, avec des pointes de rose.

Fatou Diome, qui sont « Celles qui attendent », comme le dit le titre de votre nouveau livre ?

Ce sont toutes les femmes amoureuses comme Coumba, dont le mari Issa est parti un jour sur une pirogue, de son île du Sénégal vers l’Afrique. Ce sont toutes ces mamans, comme Arame et Bougna, qui ne ferment plus l’œil de la nuit parce qu’elles ne savent pas ce que leurs fils sont devenus. J’ai beaucoup écouté Barbara et sa chanson, Dis, quand reviendras-tu,  en écrivant ce livre.

Avec ce livre, vous revenez dans votre Sénégal natal et vous montrez des femmes de deux générations, et qui subissent encore, en dépit de l’école qu’elles ont fréquentée. Comme si rien n’avait changé…

Les choses changent. Les mères et les filles n’ont pas la même histoire. Les jeunes filles partent travailler à Dakar, d’où leur envie de modernité, de couple où l’amour est partagé. Elles ont des exigences différentes, veulent leur homme à leurs côtés. Mais dans la mesure où elles ne gagnent pas leur vie – et l’école ne garantit pas l’indépendance financière – leur seul recours est le retour au village où la tradition les rattrape, où elles se retrouvent infantilisées.

Les choses changent mais très lentement, parce qu’il existe une forme de respect immuable. C’est cette lenteur que je voulais montrer avec ce livre qui est né d’un ras-le-bol que personne ne tape du poing sur la table, de mon envie que les femmes et les jeunes se libèrent.

Alors, les femmes se réfugient dans le silence.

Arame ou Coumba ne manquent pas de caractère mais de confiance en ceux qui les entourent. Elles craignent le jugement des autres. C’est pourquoi elles se taisent. Le mutisme est comme un mur qui les protège.

Vous êtes Sénégalaise et vous vivez en Europe. Dans ce livre, vous avez la plume aussi dure envers les Européens et leurs fantasmes sur l’Afrique qu’avec les Sénégalais et leurs illusions délibérément entretenues sur l’Europe. Comment traduire ça en littérature ?

Quand j’écris, je ne me demande pas si c’est Fatou la Française qui s’exprime, ou si c’est l’Africaine. Je suis un mélange de tout cela. Je n’écris pas pour donner de l’exotisme africain à l’Occident. J’écris sur des thèmes qui me tiennent à cœur et j’écris pour le plaisir d’écrire. La littérature, ce n’est pas seulement le témoignage, c’est aussi la création esthétique.

J’écris en français parce que je me sens libre quand j’utilise cette langue. Chacun joue avec l’instrument qu’il possède le mieux. Ecrire, c’est comme la danse classique. Si tu as appris le rythme du tango, tu n’épates pas le monde en faisant du menuet.

Vous vous faites moraliste, dans Celles qui attendent. Moraliste, avec des petites phrases qui frappent durement.

Je ne veux pas être moralisatrice. Mais moraliste, oui. Je suis très sensible à l’éthique. Dans mes livres, je dénonce les situations qui me gênent pour inciter le lecteur à s’en rendre compte, à décomposer les mécanismes et les fonctionnements des sociétés, avec leurs conséquences.

Quand je me révolte contre la polygamie, ce n’est pas parce que je suis victime d’une acculturation depuis que je vis en Europe comme m’en accusent parfois les Africains qui se déchaînent sur les sites web où je suis écharpée, insultée. Je disais déjà à 10 ans, en voyant les ravages autour de moi, que jamais je n’entrerais en polygamie. De la même façon, je ne peux pas entendre parler d’immigration choisie sans me mettre en colère et avoir envie d’en découdre.

Dans Celles qui attendent, le lecteur risque d’être déstabilisé. On voit des mères qui organisent le départ de leurs fils pour obtenir du prestige social, des femmes acheter des pirogues pour faire du commerce autour de l’exil. De la même façon, vous dénoncez les certitudes européennes, la charité mal ordonnée.

J’aime bousculer les images, les certitudes. La lucidité, c’est accepter de souffrir par son intelligence des choses et des situations. J’ai vu la pirogue qui attendait derrière le village. J’ai invité des jeunes à prendre le thé chez moi et on a discuté pendant des heures. Pour rien. Ils sont comme ceux qui postulent à la Star Academy sans avoir appris à chanter ou à danser. Le désir de modernité les pousse. Ils ne voient pas celui qui investit chez lui, et qui réussit. Ils ne veulent pas voir.

Récit et morale étroitement mêlés, la lecture de ce livre montre un style qui s’épure, qui se simplifie.

J’aime changer de manière d’écrire à chaque livre. Déjà pour ne pas m’ennuyer, pour me dérouter moi-même.

Dans Le ventre de l’Atlantique, c’était le « Je » qui s’exprimait, sans reculer, pour m’engager. C’était ma véritable histoire et je ne voulais pas me planquer derrière un personnage. Il me fallait cette analyse à travers l’écriture pour me comprendre moi-même. Les lecteurs n’y ont vu souvent qu’un témoignage sur l’Afrique.

D’où mon envie, avec le suivant, Kétala, de montrer une technicité d’écriture. Après tout, je n’ai pas passé des années à la fac pour rien ! Dans Inassouvies, nos vies, c’est la mélancolie de l’exil et le besoin de pousser la musicalité jusqu’à l’obsession qui ont porté mon projet.

Avec Celles qui attendent, j’ai éprouvé le plaisir de l’écriture à l’image de la littérature que j’aime.

Votre livre finit bien. Le fils revient pour rester. La mère retrouve son amour d’enfance. La femme fautive n’est pas rejetée. C’est étonnant, non ?

Il y a deux fins, comme dans Les diaboliques de Barbey d’Aurevilly. Une fin où j’ai voulu faire mentir la cruauté de la tradition, montrer une évolution positive qui passe par la parole et l’éducation. Mais il y a l’épilogue, avec Coumba, la jeune mariée oubliée au village tandis que son mari fabrique des petits métis à une Européenne, loin. Alors, quelle est la vraie fin ? Je la laisse au lecteur.

Propos recueillis par Josiane Guéguen

Retrouvez Fatou Diome le jeudi 14 octobre au café de la librairie à 18 h.

1 commentaire

Classé dans Coups de coeur(s), De la lecture

Une réponse à “Entretien avec Fatou Diome

  1. Merci pour ce bel entretien ! Et vivement le 14 octobre!

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