La carte et le territoire, Michel Houellebecq, Flammarion.

Dans un roman très bien mené, Michel Houellebecq brosse un personnage Jed Martin, un contemporain, qui passe à travers sa vie, sans rien comprendre. En dehors de repérer très clairement le mouvement de ses produits alimentaires préférés sur les rayons du Franprix du Boulevard Vincent Auriol à Paris à côté de chez lui, il avance en aveugle. Il lui reste un vieux père qu’il voit pour un unique repas de Noel, dont il voudrait comprendre les options dans la vie. Ils se parlent peu, Jed fait des hypothèses sur l’éventuel suicide énigmatique de sa mère, sur la vocation contrariée de son père. Fasciné soudain par les cartes Michelin, il les photographie obsessionnellement et devient un photographe en vue, avec une belle Olga, chargée de communication, qui arrive dans son lit. Son succès avec les photos de cartes Michelin correspond à une montée des régionalismes et du tourisme pittoresque niais en France, mais cela met un point d’arrêt à sa vocation de photographe. Quand Olga s’esquive, il ne s’en aperçoit presque pas, il continue à tourner en rond et surveiller les mouvements des produits à son supermarché. Puis c’est l’ « objet parfait » qui le retient, la chose bien faite, l’envie lui vient de peindre les métiers qui l’entourent comme pour faire un état des lieux ethnographique de son temps. Il se lance dans un projet énorme auquel il consacre une ardeur une intelligence sans égal et la totalité de son énergie. Le résultat est puissant, une technique totalement maîtrisée, une vue de l’époque fascinante de justesse, personnages au travail au bord de la disparition des métiers. Un galeriste le soutient, on envisage de demander au grand écrivain Michel Houellebecq une préface pour le catalogue. Jed part rencontrer Houellebecq en Irlande, l’écrivain est décrit comme un homme en loques, fort intelligent, mais à l’abandon, revenu de tout. Il finit par accepter. Jed, en plus d’un paiement important veut faire le portrait de l’écrivain. L’artiste Jed devient avec cette exposition de peinture une star de l’art contemporain, ses œuvres sont vendues aux enchères à des niveaux planétaires. Richissime, il renonce à la peinture et au reste d’ailleurs, pour s’installer dans la France profonde dans un domaine lié à ses ancêtres, son père s’étant fait euthanasier en douce en Suisse. La fin vire au polar autour de la mort spectaculaire improbable de Houellebecq assassiné, corps déchiqueté, tête séparée, et le tableau volé.

Avec une très grande acuité, Houllebecq fait de sa posture une performance, il renvoie aux cinquantenaires d’aujourd’hui, gâtés, un miroir lisse de leur absence de désir et de la vacuité de toute réussite, advenue par le jeu du divertissement, de la spéculation, et d’un faux retour aux racines —car totalement fabriqué par les médias. Evidemment il fait l’économie de la vérité des personnes !

Se voir tourner à vide, paradoxalement fait jouir.

Marie-Magdeleine Lessana, auteur et lectrice

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