L’Atelier rouge. Markus Rothko

On connaît L’Atelier rouge, ce tableau de Matisse dans lequel le peintre reproduit son atelier, comme une grotte secrète dans laquelle il laisse le spectateur entrer.
Les premières pages de L’Atelier rouge de Sylvia Tabet dessinent à leur tour un lieu intime, un espace de création. Le lecteur pénètre dans l’atelier de Markus Rothko, rouge du sang de la mort, le peintre vient de se suicider. La personne qui nous l’annonce est Romain Gary, tapi dans un coin de la pièce, sans que l’on sache vraiment pourquoi, comme un observateur étranger, car vivant, qui n’a d’autre rôle que la passivité. Au chevet de Markus Rothko, Nicolas de Staël, impatient, attendant depuis quinze ans déjà la rencontre avec cet être qui devant ses yeux, ne veut se réveiller. Nicolas de Staël est mort. A-t-il sauté du haut de la terrasse à Antibes ? Lui-même, sous les mots de Sylvia Tabet, ne parvient pas à le savoir réellement.
C’est l’une des forces de ce récit que de mêler bien étroitement la fiction et la réalité. Ont-ils vraiment dit ces mots nos peintres défunts ? Est-ce de la pure fiction ? Où se situe la frontière entre le vrai et le pouvoir de l’écrivain ? Si l’on s’interroge pendant les premières pages, rapidement on oublie, nous laissant prendre au jeu du romanesque. Markus Rothko, Nicolas de Staël et Romain Gary deviennent des personnages auxquels on s’attache, contre qui on s’énerve parfois, pour qui l’on souhaite le meilleur, le salut final.
Trois personnages. Un dialogue. Une introspection.
« Mais réveille-toi, maintenant, j’ai suffisamment attendu. Je vais te dire une chose : au fond, je t’en veux autant que je te vénère. »
L’ambivalence de la relation de Markus Rothko et de Nicolas de Staël tient en cette phrase. Nicolas est en attente, il veut s’expliquer, s’expliquer sur ces propos acerbes qu’avait tenus Rothko lors d’une exposition à New York, s’expliquer sur sa peinture, sur sa vie, sa souffrance. Markus Rothko n’aura d’autre choix que d’écouter. « J’ai toujours préféré l’écoute au discours, car l’écoute permet de se tenir en réserve et de ne pas s’exposer trop tôt », dit-il.
Si d’emblée les deux hommes confrontent leur regard, ils finissent par saisir l’ineptie de leur querelle. Ce qui les unit est bien plus fort que ce qui les éloigne. Citons Matisse et L’Atelier rouge, le maître de nos deux peintres, « Matisse m’a offert une respiration, ou plutôt, un souffle » confie Markus Rothko. Tous deux ont été des artistes à succès, entourés, prolifiques, reconnus, aucun n’est parvenu à la fin de son art. Las, épuisés, en souffrance, ils se sont donné la mort comme ultime solution à cette détresse.

Romain Gary, spectateur avide de cette confrontation inattendue, avale les mots de ces deux hommes qu’il admire. Face à leurs confessions, il revient lui-même sur sa propre vie, sur ses espoirs déçus, sa nationalité russe qu’il a occultée aussitôt arrivé en France, sur son rapport à l’art, à l’écriture. Il a fait la guerre, n’a pas été tué et doit supporter cette forme de culpabilité rendue d’autant plus terrible par les mots de De Gaulle : « Ne vous inquiétez pas Gary, vous savez bien que ce sont toujours les meilleurs qui partent. »

Un huis clos. Trois personnages. Un dialogue entre les deux peintres à travers lequel on tente de comprendre ce qu’est la vie, ce qu’apporte étrangement la mort, et la nécessité vitale de l’art. Une introspection qui prend les allures d’un monologue. Romain Gary se met à nu, se livre, avec sincérité et pudeur. Une pièce de théâtre en forme de roman. Un roman aux frontières du théâtre.

Laure-Anne

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Classé dans Coups de coeur(s), De la lecture, Les Éditions Dialogues

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