Un entretien avec Pierre Delye.

Comment êtes-vous devenu « auteur jeunesse »  ?

Je suis devenu écrivain jeunesse suite à ma rencontre , lors d’un festival de conte en 2002, avec Michèle Moreau (directrice de Didier Jeunesse). Mais en fait, je raconte des histoires, des contes depuis bien plus longtemps. Conteur, c’est mon métier depuis 1994 (j’ai commencé en 90). Écrire est une suite logique du dire et c’était une évidence pour moi même si je ne savais pas comment ni quand cela allait se passer. J’ai toujours un peu de mal avec ce terme « auteur jeunesse » comme si nous n’étions pas des écrivains. Bizarre non qu’il faille dire « auteur » et préciser « jeunesse ». Ou alors, il faudrait que l’on dise de tel ou telle qu’il est « auteur vieillesse » !

Votre activité d’écriture a t-elle pré-existé à celle de conteur ou bien l’inverse ?

Je racontais des histoires, des contes avant d’écrire. Mais la première histoire écrite date de 1988 alors… oui j’ai toujours raconté des histoires. Depuis tout petit… qui de l’œuf ou de la poule…

Et pourquoi s’adresser aux enfants  ?

Parce que ! Et pourquoi pas ?

En fait, ce n’est pas vraiment un choix, c’est un fait. Cela changera peut-être car cela dépend de l’histoire que l’on a envie de raconter, c’est elle qui commande ! Et, en plus, qui décide de lire ? Écrire pour les enfants est une sacrée veine, un choix, une responsabilité. Une littérature ! Et je ne suis pas dupe, je sais parfaitement que beaucoup d’adultes lisent mes livres ! je sais parfaitement, et cela m’enchante, que je m’adresse à des tandems parents&enfants, grands&petits…

Comment passe t-on de l’oral à l’écrit ?

La caractéristique essentielle du conteur : c’est d’être là, physiquement en face de son public et de raconter également avec son corps, ses expressions de visage et surtout sa voix. L’écrivain, lui, est absent. il doit donner sa « petite musique » mais ne peut pas « l’imposer », il la propose. Par ailleurs, pour construire un album, nous sommes deux à raconter : la relation avec  un ou une illustratrice est primordiale. Allons-nous mieux travailler ensemble que séparément ? Allons-nous créer quelque chose de plus… C’est passionnant !

Ou les deux pratiques sont bien distinctes…

Non. Elles sont liées. L’oral, la pratique de la scène, du spectacle vivant est très enrichissante pour ma pratique d’écrivain. Le conte « dit » cherche et trouve sa forme avec la musicalité de la parole, la justesse des mots, le rythme. Tout se retrouve à l’écrit mais d’une autre manière. Comme je suis un amoureux inconditionnel de la langue, c’est un jeu jubilatoire !

Vos albums reçoivent un vif succès, auprès des enfants comme des parents, des enseignants … Vous faites « de l’histoire du soir  » un moment de plaisir partagé en famille. Avez-vous conscience du succès de vos albums ?

Oui et non…. comme je ne suis pas nouille, je sais que lorsque j’arrive dans une librairie, les libraires m’accueillent avec un sourire considérable, que dans les salons, les piles de livres diminuent au fur et à mesure de la journée… Je crois pourtant que, si un jour j’écris en pensant que le succès, la réussite d’un livre se résume aux nombres d’exemplaires vendus alors, je n’aimerai pas cela du tout.

On me dit souvent « en classe, nous exploitons vos livres… », aïe, voilà que P’tit Bonhomme se retrouve exploité… le pauvre ! Et pourtant, je me dis que si les enseignants aiment mes histoires et ont envie de les transmettre même si cela passe par de l’exploitation, alors c’est chouette !

Pourtant, ce qui compte le plus pour moi c’est quand je vois ou que l’on me dit qu’un de mes livres est « le livre préféré »… c’est une grosse émotion. Je suis toujours ébloui quand on choisit un de mes livres, il y en a tellement d’autres… car à ce moment là, cela devient concret, réel, c’est un cadeau que me fait le petit lecteur en face de moi. Et si c’est le tandem réuni avec le parent un peu las de devoir toujours raconter la même histoire (la mienne !!!) soir après soir, je ne vous dis pas le bonheur !

Quels sont vos ingrédients pour écrire une histoire réussie ?

Du mystère et de la boule de gomme ! Je ne sais pas. Elle me parait réussie quand je l’entends et qu’il me semble que j’ai bien dit ce qu’il fallait dire et que ceux à qui je la montre aient envie de la lire jusqu’au bout et sourient à la fin… Ensuite, il me semble que la sincérité a quelque chose à voir avec tout cela… et puis, enfin, la fréquentation des contes traditionnels populaires, ces histoires qui traversent le temps, ça doit aider

L’humour semble être votre fil conducteur… excepté  « Rouge-Gorge » conte traitant des origines du monde avec plein de poésie.

Vous aviez remarqué ? Mon but n’est pas « simplement » de faire rire. Par contre, l’humour fait du bien, il désacralise ce qui doit l’être. J’essaie de faire en sorte que cet humour soit aussi poétique, au niveau des enfants comme des grands qui les accompagnent. Je n’aimerai pas un rire qui se ferait « sur le dos » des enfants ! Mon grand modèle, c’est René Goscinny. Il me semble que, parfois, on dévalue ce qui fait rire et pourtant c’est si important de rire ! Comme si l’humour manquait de profondeur. Rire et donner à rire est aussi noble à mes yeux que ce qui fait pleurer. C’est une émotion humaine et voilà.

Rouge-Gorge est un conte des origines que je raconte depuis longtemps qui a déclenché une passion chez Martine Bourre, son illustratrice. Si je la raconte, c’est que je l’aime et il m’a semblé que pour bien l’écrire, c’était justement vers la poésie qu’il fallait aller. J’aurais pu l’emmener vers le « rigolo » mais cela aurait été comme une trahison. C’est l’histoire qui commande et je n’aurai pas aimé me faire poursuivre par une bande de rouges-gorges en pétard !

Où puisez-vous l’inspiration ou la trame de vos contes ? Dans la mémoire populaire (certaines histoires sont des contes classiques) comme Les musiciens de la Nouvelle Brême notamment…

Oui, les contes mais aussi la vie d’aujourd’hui et d’ici ou d’ailleurs, l’air du temps… C’est une réflexion entendue qui a donné l’impulsion à « SSSi j’te mords… » Quant aux contes traditionnels, ils sont une source inépuisable d’histoires fantastiques. Chaque conteur qui les fréquente sait quelle chance il a. Notre rôle est de les faire entendre et écouter aujourd’hui en les re-créant. L’amour des contes n’est absolument pas passéiste, ringard, c’est même tout le contraire !

Comment l’auteur « dépoussière » t-il un conte de la tradition populaire pour en faire une histoire fantaisiste et savoureuse ?

Merci pour les deux compliments : saveur et fantaisie, cela me plait ! Et vous employez le mot juste « dépoussiérer », joli verbe en plus. La poussière, c’est ce qui recouvre les choses mais n’en fait pas partie. Parce qu’elle est à la surface, elle cache et masque la beauté ! alors un coup de chiffon et hop… Un conteur évoquant la bobinette et de la chevillette ne peut pas oublier qu’il s’agissait du système de fermeture des portes. Pas de mystère ni de magie là dedans. Ferions-nous un petit chaperon rouge composant les numéros d’un digicode ? Pourquoi pas ? et pourquoi ? C’est une question de choix, de sincérité… Ensuite, le conte n’est pas simplement une forme mais aussi un fond: on y parle d’amour, de mort, de vie, de départ etc et c’est de tout cela qu’il faut parler encore ici et maintenant. Digicode ou bobinette,  héros à cheval ou en scooter… tout cela, ce sont les apparences…

Est-ce vous qui avez l’idée d’écrire sur tel ou tel sujet ou est-ce parfois une demande de votre éditeur ?

Oui, pour l’instant cela s’est toujours passé comme cela. A une exception, mon fils, Julien, m’a demandé de lui écrire le roman de l’histoire que je lui avais inventé soir après soir quand il était petit. C’est une commande que l’on ne peut pas refuser !

Je suis toujours à l’écoute des remarques, des questions, des demandes, des propositions,  comme tout ce que je vois ou entends qui peuvent déclencher l’inspiration, une envie même si cela m’emmène ailleurs que ce qui était prévu de ce que j’avais pensé initialement.

Pour les musiciens, l’origine du projet se trouve chez Cécile Hudrisier : un petit dessin publié sur son blog au milieu de pleins d’autres et qui m’a donné envie de raconter l’histoire. Après, il y a eu un passage « alchimique ». D’accord, ce personnage – le caribou – autour de qui l’histoire de se construit.  C’est lui le héros, d’accord mais de quelle histoire ? Et puis viennent les idées : les musiciens de Brême, le jazz, les artistes, le Canada et tout se met en place et tout se met en route.

Comment savez-vous que vous tenez une bonne histoire ?

Quand j’y pense tout le temps. Que je trouve des « trucs, des phrases, des bouts d’images » et que cela me fait sourire et rêver…

Comment s’articule la collaboration avec l’illustratrice ? La part de l’un et/ou de l’autre ? La place de créativité, d’improvision, d’interprétation que chacun se laisse vis-à-vis de son partenaire ?

Pour parler de Cécile, j’avoue avoir un bol d’une qualité exceptionnelle. J’ai une copine de jeu. Je laisse dans mon texte (dont nous parlons parfois en cours d’écriture car on anticipe la régalade), des didascalies : des indications qui me sont utiles – mais que je ne peux pas écrire (cela prendrait trop de place, « trop de mots ») – et que Cécile montrera dans ses illustrations et d’autres qui sont de l’ordre du jeu car on s’amuse aussi en faisant les livres. Par exemple dans La Petite poule rousse, pour les lectures du cochon, nous nous y sommes mis à trois avec Emmanuelle Painvin, éditrice chez Didier, il y a eu un sacré concours entre nous… Tout ce que je demande, c’est que l’illustrateur/trice ait envie de cette histoire, qu’elle lui plaise, qu’il ou elle ait envie de la raconter. Car pour l’essentiel, notre travail ne se fait pas au même moment ni au même endroit.

Et c’est toujours, pour l’instant, un moment d’émerveillement quand les croquis commencent à arriver à la maison. Ce qui nous amuse aussi, ce sont les différences entre ce que nous imaginons à partir des mots car moi aussi je « vois » ce que je dis !

Les Musiciens de la Nouvelle Brême sort à la fin du mois, pouvez-vous nous le présenter ?

Comment être comme on naît ? Comment être ce que l’on est ? Faut-il accepter et renoncer ou savoir s’en aller ? Ce sont des questions que tout caribou crooner, ours contrebassiste, raton laveur saxophoniste ou castor batteur s’est posé un jour. Se poser une bonne question, c’est aussi chercher une bonne réponse. Mais on n’est pas obligé de le faire tout seul…. Dans la forêt lointaine, on entend… le caribou ! et il faut savoir pourquoi !

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