Le siècle des nuages, Philippe Forest

[Le livre]

En refermant ce livre on regarde les nuages et le ciel autrement. Les nuages splendides et fugitifs qui ont frappé nos yeux ont laissé des souvenirs dont l’impact esthétique s’est dissous avec eux. La lecture de ce livre les fait revenir aigus. Au milieu d’eux, nous sommes embarqués dans la langue de Philippe Forest, raffinée, précise, sensuelle aux phrases longues au rythme chantant. Optant pour le participe présent tout au long de ces pages, nous entraînant avec lui à suivre un homme qui traversa le « vieux vingtième siècle », comme il se plaît à le nommer, le siècle des nuages, ce monsieur étant son père disparu. Le narrateur, fils, écrivant le roman de lui, personnage énigmatique, impénétrable, à quiconque et premièrement à lui-même, n’ayant pas cherché à trouver la raison du fil de sa vie, de ses choix, ni de sa vraie passion, l’aéronautique, —aventure pionnière de ce « vieux vingtième siècle »— pilote instructeur, puis pilote de ligne à la Compagnie Air France, homme honnête, droit, légaliste, catholique pratiquant, sans aucun mysticisme, incarnant des valeurs qui comportaient l’effort, l’application, la rigueur, la fidélité, même l’humilité, mais pas le doute. Le narrateur, en place de fils qui semble payer son tribu à la mémoire d’un père, dont il a la même voix, les mêmes yeux, peu connu de lui et d’un siècle qui le dégoûte plutôt, cherche à construire une raison à ce géniteur. Il fait partir sa vocation de l’aéronautique, un jour de mars 1937, son père, jeune homme, assiste à l’accident d’un hydravion de l’Imperail Airways amerrissant sur la Saône à Mâcon, il percuta la montagne alentour, tuant passagers et pilotes. La contemplation de la carlingue éventrée et des cadavres aurait décidé pour lui.

Philippe Forest fait le parcours de la naissance de l’aéronautique, brossant les portraits des pionniers, en phases successives, racontant leurs exploits ridicules et immenses, leurs prouesses, décrivant leurs fascinant appareils jusque dans leurs détails techniques. Ces hommes cherchaient la liberté des airs, que Forest nomme souvent « le vide ».

« Si bien que celui qui raconte et lui seul, qui arrange toutes ces anecdotes, prétendant dire la réalité de ce qui a été mais taisant que cette réalité, dès lors qu’il la relate, prend par lui la forme d’une fiction, falsifiant ainsi la formidable inconsistance du passé et conférant la méthodique, mensongère et solide logique d’une intrigue. Et dès lors, il n’y a pas lieu de s’étonner de ce que toute vie ait l’air d’un roman puisque raconter sa vie, ou bien celle d’un autre, revient très exactement à lui donner cette allure de roman qui la fait seule exister. » Averti de la vacuité de l’entreprise dérisoire qu’il accomplit, l’auteur fera le récit de la rencontre de ses parents, lui, son père, enfant d’une famille de confiseurs de Macon. Arrive juin 1940. Elle est la fille du libraire de la ville, son père est mobilisé comme capitaine, elle n’a pas peur quand elle entend les sirènes, des avions en V volent dans le ciel azur, c’est la première fois que le mot guerre prend du sens, en un instant, un avion se détache et descend en piqué, cinq bombes sont lâchées sur la gare de Mâcon un vacarme épouvantable. Certainement des Junger allemands. Lui et elle chacun de leur côté sont fascinés par cette effraction soudaine dans leur vie ensoleillée et paisible de jeunes gens en ce début d’été. Un mort suffit à décider tout le monde, la ville se vide. Sa famille à elle comporte mère, grand-mère et elle, avec chien et chats, et une vieille Peugeot immobilisée dans le garage. C’est là que l’histoire trouve son allure la plus romanesque, le professeur de Latin du Lycée lui apprend qu’elle pourrait trouver un conducteur pour conduire sa famille dans la débâcle vers le sud, auprès d’un fils de la confiserie Fiançailles, il s’agit d’aller jusqu’à Nîmes où ils ont de vagues cousins. C’est ainsi, avec le hasard de ce 17 juin 1940, le garçon ayant traîné à préparer son vélo, que la trajectoire de sa vie prend une direction décisive… alors qu’ils  « n’auraient jamais du se rencontrer. »

L’Histoire majuscule écrite par les historiens « jugeant le passé depuis le confort de leur impensable présent… n’imaginant rien de ce que fut l’obscurité confuse du temps »

Lui, car l’auteur le désigne ainsi de façon impersonnelle, revenu trois semaines après ces « grandes vacances » à Nîmes au milieu de la confusion, devra choisir un métier, pour cela sa mère interroge son oracle, le maréchal Pétain, qui reste le guide pour cette famille légaliste. Ainsi il s’embarque pour l’Algérie y préparer des études d’agronomie. Le garçon se trouve encore éloigné de la vraie guerre qui se développe ailleurs. Puis il s’offre comme parachutiste, il aboutit en Amérique pour y faire ses classes de pilote au service de l’US Army, au fond de l’Alabama. Une fois encore il est éloigné des réalités de la guerre et frustré devant « l’inintelligibilité du sort » qui l’oblige à poursuivre une vie d’élève rigoureux, mais épargné, il aurait espéré prendre les armes, se battre dans le ciel comme la plupart des pilotes de guerre, ce qu’il aurait voulu être.

Le narrateur, fils de « lui », scrute, observe, essaie de comprendre comment avec une naïveté sincère un jeune homme a pu vivre ces années où « la pire des barbaries accomplissait son œuvre de mort », dans une forme d’insouciance. Ainsi il montre de façon magistrale comment chacun ne voit parfois que son environnement immédiat, fait de contraintes familiales, d’obéissances aux adultes et de goût de vivre. On ressent cependant une violence contenue, même une accusation sourde dans la retenue avec laquelle le narrateur écrivain interroge son personnage et condamne sans le dire cette somnolence de vivre, cet aveuglement du présent. Il porte un regard amer parfois cynique et désabusé. A la différence de sa position dans Le nouvel amour, où le narrateur s’engageait complètement dans l’intimité amoureuse, ici, se déploie un certain lointain d’où il regarde et raconte l’histoire d’un autre au passé oublié, reconstruit. Au sortir de la guerre, l’homme devenu mari et père, nous entraîne dans la fabuleuse « révolution d’Orly », celle de l’aviation civile organisant et commercialisant les transports de masse, reliant sans fin, dans le luxe et l’optimisme, les différents points du globe, amorçant par là une démocratisation du voyage et une unification de la planète, ce qui deviendra la mondialisation.

Le fils fait face à ce « rien » que son père lui laisse, « c’est la seule chose qu’un père puisse transmettre à ses fils… ». Evidemment, il n’est pas certain que l’on puisse généraliser ainsi sous le terme de « rien » ce qui passe entre tel père et tel fils. A moins que l’auteur ne parle de ce qui reste d’insaisissable en quiconque dès lors qu’il nous touche et que nous cherchons à l’approcher.

Le père du roman, un peu rigide en ses principes, n’a pas vu grandir ses enfants, « il n’était jamais là, ni pour longtemps, ni pour de bon » et ne comprendra pas avec quelle désinvolture ils conduiront leurs vies. Le vrai coup qu’il recevra, peut-être le seul de sa vie, sera la perte désastreuse insensée de sa petite-fille de quatre ans, fille du narrateur écrivain. Puis, il mourra.

Ce « vieux vingtième siècle, suffisamment visionnaire pour avoir compris que le cinéma et l’aviation constituaient la grande affaire où s’exprimait l’optimisme insensé et héroïque du monde » a disparu, reste « le présent perpétuellement reconduit de la consommation et du divertissement ». « Le Mal a ceci de terrible qu’il affecte indifféremment ceux qui sont coupables et ceux qui sont innocents, les lâches, les indifférents, les distraits, parce que en tous c’est l’humanité qui est corrompue et qu’elle l’est par le hasard qui parfois, toujours, fait de n’importe qui le contemporain du néant ». « Lui », le père, en était un. Le vrai chiffre de sa passion n’était-il pas le désir d’être parmi les nuages au sein de leur beauté inouïe, éphémère ?

Ce roman en son style, à l’instar d’un artiste contemporain comme Richard Ballard, —peintre de nuages plus vrais que nature—, nous en offre la fabuleuse expérience.

Il a fallu un nuage volcanique islandais pour nous rappeler que tous ces avions devenus, croyions-nous invincibles, pouvaient être à nouveau cloués au sol pour cause de nuées.

Marie-Magdeleine Lessana, auteur et lectrice

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