Les papiers de Marilyn, un événement éditorial

[Le livre]

Personne n’a pu échapper au nouvel événement éditorial : a new Marilyn Monroe is appeared! On nous annonce une Marilyn intellectuelle, cultivée, inconnue, pas seulement l’image glamour, mais une lectrice, écrivain, poète. On ne peut que se méfier d’un tel battage médiatique qui se présente comme un coup éditorial. Qu’a-t-on encore trouvé de nouveau sur Marilyn pour relancer le frémissement consumériste de ses images ?

L’éditeur Bernard Comment, connu pour son sérieux, a eu la chance d’être approché par Stanley Butchthal, ami de la veuve, deuxième épouse de Lee Strasberg (professeur d’art dramatique de Marilyn à l’Actors Studio). Anna Strasberg qui n’a jamais rencontré Marilyn, se trouve en possession de nombreux fragments, notes et lettres personnelles écrits par la star et ne sait comment faire avec cet héritage. Les deux éditeurs travaillent ensemble et décident avec l’accord d’Anna Strasberg de faire une édition qui ne réponde qu’à des critères littéraires et artistiques, jamais commerciaux. En ce sens ils sont fidèles aux vœux de Marilyn new-yorkaise.

Le résultat est magnifique, c’est un livre d’artiste, un document rare. Les éditeurs ont choisi de reproduire en fac-similé la totalité des fragments ordonnés par eux. Sur une page de gauche la reproduction du document, sur la page de droite la transcription en anglais, en tentant de respecter une mise en page qui épouse celle du document, et en-dessous la traduction en français. On est immédiatement saisi par la présence vivante et morte qu’offre le document, le tracé de la main, la vitalité du mouvement de pensée incarné dans une note jetée ou rédigée, l’absurdité du voisinage entre des réflexions sur le travail d’actrice et, en marge la notation d’un rendez-vous ou d’une adresse, à côté des pensées sur le destin, des remarques sur la douleur de vivre, sur l’impossibilité d’aimer, des to do lists, des lettres rescapées…, le méli-mélo de la vie même ! On peut prendre ce livre comme on veut, le lire ou ne pas le lire, le regarder dans sa matérialité sismique, attraper un mot, une phrase par-ci, une lettre par-là, observer l’écriture de Marilyn, son désordre, ou sa régularité parmi les gribouillis, les dessins, les ratures, les flèches. Quelque chose d’elle vient avec le document, une singulière vibration. Les éditeurs ont bien fait de reproduire aussi des photographies d’elle, car sans sa présence en image, on ne s’approche pas de Marilyn. Ils veulent démontrer qu’elle n’était pas celle qu’on croyait, on le savait déjà qu’elle était autre que ce qu’on croyait c’est pourquoi elle est incessante cette Marilyn survivante, il n’empêche qu’avec la présence écrite de ses moments d’intimité, ils nous donnent d’elle un espace supplémentaire, cela ne pouvait pas se faire sans la magie des photos. Ils ont cherché une cohérence en reproduisant des photos de Marilyn lisant ou tenant un livre à la main. Ce n’est pas n’importe quelle lectrice, elle a toujours une posture, un éclat lumineux, un déhanchement fascinant. N’oublions pas qu’elle était en tout performeuse de son image vibrante. Chacun peut s’amuser à vérifier les traductions ou les transcriptions, à faire ses propres interprétations, encore faut-il s’intéresser à elle. Les éditeurs fournissent des notes qui aident au déchiffrement, quant aux inévitables interprétations, ils tentent de rester près du texte de Marilyn sans trop s’avancer.

Pour ce qui est des fragments circonstanciés, on peut repérer les textes nettement en liaison avec ses cours à l’Actors Studio. C’est pour elle la guerre omniprésente avec la difficulté à se concentrer. Lee Strasberg (qu’elle orthographie parfois Strassberg) enseignait une méthode avec des techniques de concentration. Marilyn était contaminée par la peur envahissante, la tension, la tristesse, la solitude, la sensation de ne pas être capable, de ne pas être comme les autres… « Je n’arrive pas à me rassembler ». « Tout est ténu… ». On peut repérer aussi les notes qui accompagnent sa psychanalyse avec Marianne Kris : « c’est plutôt par détermination qu’on ne se laisse pas engloutir. » « La vérité peut seulement être retrouvée jamais inventée ». (Première nouvelle !) L’effort de maîtrise est partout (discipline, volonté), elle semble une élève appliquée qui se donne des consignes pour bien apprendre, pour dominer la honte de n’ « être rien », de se sentir « vide ». Et surtout « Not being ashamed of what ever I feel ! »

Cette démarche éditoriale pilotée par les héritiers de Lee Strasberg est parfaitement cohérente avec la volonté qu’avait eu Marilyn quand elle s’est installée sur la côte Est en 1955, de s’éloigner de l’emprise totalitaire des studios hollywoodiens. Elle voulait changer son image, contrer l’image vulgaire de la star glamour sex-symbol, pour rejoindre le monde des artistes et des intellectuels : étudier à l’Actors Studio, épouser Arthur Miller, se faire psychanalyser et surtout se faire respecter comme une dame. Elle cherchait dans les milieux intellectuels new-yorkais une crédibilité nouvelle. Ce livre s’inscrit dans la droite ligne de cette détermination.

Le volume s’achève avec des « Suppléments », comme des bonus offerts en plus par les généreux éditeurs, parmi eux je soulignerais ce poème de Pasolini « …entre toi et ta beauté possédée par le Pouvoir prit place toute la stupidité et la cruauté du présent. Tu la portais toujours comme un sourire entre les larmes… Ta beauté qui a survécu au monde antique, réclamée par le monde futur, possédée par le monde présent, devint un mal mortel. » (1963)

Le Pouvoir, ce fut certes les studios et les Kennedy, mais ce fut aussi les Strasberg et les psychanalystes. Il n’y a pas de rachat possible, c’est pourquoi les éditeurs des Fragments ont merveilleusement bien fait de donner le plus de matérialité possible aux documents qui leur sont tombés dans les mains, ils les partagent avec les lecteurs.

Marie-Magdeleine Lessana, auteur et lectrice

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