Interview de Blandine Le Callet

 

Interview de Blandine Le Callet réalisée par Clara en janvier 2011.

Après « Une pièce montée  » où vous décriviez les travers et défauts d’une famille bourgeoise, vous effectuez un virage à 180 degrés très réussi avec « La ballade de Lila K« . D’où vous est venue cette envie de changement ?

En fait, cela fait plusieurs années que j’ai en tête des projets de romans très différents les uns des autres. Après le succès inespéré d' »Une pièce montée », j’ai compris que je risquais de me laisser « enfermer » si j’écrivais un deuxième roman dans la même veine. C’est donc délibérément que j’ai choisi d’écrire un roman très différent. Mais malgré tout, je trouve qu’il y a beaucoup de points communs entre les deux romans : il y a de la causticité et de l’humour dans « La ballade… » ; et il y a également une certaine noirceur dans « Une pièce montée ».

« La ballade Lila K » met en scène un monde futuriste régi par la technologie. Tout est analysé, contrôlé. La liberté des habitants n’existe plus, ils doivent se conformer à des règles. Est-ce là votre propre vision de notre société dans des dizaines d’années ou plus ?

La société que je décris dans ce roman est une démocratie – je prends soin d’insister là-dessus. L’ordre qui y règne, avec son lot de contraintes et de contrôles, est un ordre consenti par la majorité des citoyens, parce qu’ils en retirent confort et sécurité. Bien sûr, le prix à payer est élevé, puisqu’il s’agit de l’abandon d’une grande part de leur liberté. Mais au total, la plupart de ces gens estiment qu’ils ne perdent pas au change. Je pense non seulement qu’une telle société est plausible, mais qu’elle est en marche de façon quasi-irrépressible : par paresse, lâcheté, ignorance, bêtise, et aussi par souci de faire des économies, nous sommes en train de mettre en place un système de contrôle de la vie des gens de plus en plus efficace. Les choses se passent de façon à la fois consentie et insidieuse – c’est cela que je trouve particulièrement troublant. Je pense que le monde de Lila K verra le jour ; il est d’ailleurs déjà plus ou moins là. (Tout détenteur d’une carte bleue et d’un téléphone portable peut ainsi réfléchir au nombre d’informations que détiennent sur lui son banquier et son opérateur téléphonique.)

Dans ce monde, les livres sont considérés comme dangereux. On pense à la censure intellectuelle. Est-ce une mise en garde ?

Je suis très troublée par le nouveau visage de la censure dans nos sociétés contemporaines. Sous prétexte de servir des causes parfaitement honorables – défense des droits des femmes, lutte contre la pédophilie, lutte contre l’alcoolisme, lutte contre la tabagie, etc. – on s’attaque à la liberté d’expression d’une façon que je trouve parfois totalement aberrante. Quelques exemples : à Londres, demande d’interdiction (heureusement déboutée) de l’affiche d’une exposition qui représentait une « Eve » de Cranach pour « atteinte à la dignité du corps féminin » ; protestation d’une association contre une publicité pour une eau minérale représentant une petite fille torse nu avec un verre d’eau sur la tête, sous prétexte que l’affiche présentait un caractère pédophile ; la cigarette de Malraux effacée sur le timbre poste à son effigie, la pipe de Jacques Tati gommée sur une affiche dans le métro… Le pire, c’est que tout cela conduit purement et simplement à l’autocensure. Mais je ne peux pas dire que mon livre soit une mise en garde, car je crois malheureusement que l’on se trouve face à un courant irrépressible.

Lila, l’héroïne, garde de sa petite enfance des traumatismes importants. En grandissant, elle a cette quête de retrouver sa mère. Pensez-vous que de connaître son passé et ses origines sont nécessaires pour mieux se construire et s’épanouir ?

Oui, je suis persuadée que la connaissance de son passé et de ses origines est importante pour se construire et s’épanouir. Mais cela ne veut pas dire que je pense que cela donne pour autant à tout le monde un « droit de savoir ». La question se pose actuellement de façon très douloureuse aux enfants nés sous X, dont certains revendiquent la levée du secret de leur origine. Le débat s’est même élargi récemment aux enfants nés de dons de sperme. Je crois en l’occurrence qu’on doit prendre en compte les aspirations des deux parties : pour le cas des enfants nés sous X, il y a le désir de l’enfant de connaître ses origines, et de l’autre côté, le choix d’une femme de ne pas élever un enfant, de ne pas lui donner de place dans sa vie. Il me semble que ce désir-là doit aussi être respecté.
Dans le cas de Lila, les choses sont un peu différentes : elle a vécu plusieurs années avec sa mère, et elle lui a été arrachée. Ce dont j’ai surtout voulu parler dans ce roman, c’est du lien étrange et presque fou qui unit un enfant maltraité à sa mère : très souvent, l’amour persiste envers et contre tout. C’est à la fois magnifique et terrible, incompréhensible. Pour moi, c’est cela le sujet principal du roman : l’amour filial, qui survit à la maltraitance.

Dans vos deux livres, l’humour caustique, acéré est présent. Vous vous en servez pour dénoncer des situations. Est-ce un trait d’esprit ou une qualité importante pour vous ?

L’humour me semble effectivement très important, et même vital. Il permet d’aborder avec distance des situations difficiles, parfois insupportables. Sur le plan littéraire, c’est aussi un moyen de traiter des sujets « difficiles », de faire « passer les choses », l’air de rien. Le poète latin Lucrèce employait la métaphore de la coupe pleine d’une potion amère, dont le médecin enduit le bord de miel, afin que le malade avale la potion sans se rendre compte de son amertume. L’humour, c’est le miel que j’instille dans mes romans. Je ne compte pas m’arrêter !

  • Blandine le Callet sera à la librairie le 27 janvier à 18h pour rencontrer et dialoguer avec ses lecteurs.

1 commentaire

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Une réponse à “Interview de Blandine Le Callet

  1. A Blandine Le Callet : un grand merci pour vos réponses !

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