Dialogues avec Yago

Les Editions Yago sont nées en 2005. Elles accueillent trois collections principales: Ciel Ouvert, pour la littérature, Perspectives, pour les essais et les documents, et Coup de sang, pour les thrillers et les polars.
[…] Fondées sur le désir de promouvoir la singularité d’une écriture et la volonté de contribuer aux débats d’idées qui agitent la société contemporaine, animées par la passion du texte, le souci du style et la précision du contenu, les Editions Yago sont le fruit d’une aventure collective commencée par Yaël König, Hugo Verlomme et David König.
David König et Hugo Verlomme nous ont fait la gentillesse de bien vouloir répondre à quelques questions.

L’interview

D’où vient ce nom, Yago ? Aviez-vous songé à d’autres noms possibles ?
David König : On nous pose évidemment souvent cette question; certains pensent même que c’est une référence bizarre au « Iago » de Shakespeare! Mais non, aucune traîtrise de notre part… Il s’agit simplement d’une contraction de « Yaël » et « Hugo », Yaël König ayant fondé la maison en 2005, avec Hugo Verlomme. J’ai été pris au piège ensuite en mettant un doigt dans l’engrenage infernal…
Hugo Verlomme : Au départ l’impulsion est venue de deux personnes, passionnés de livres, d’écriture et d’édition: Yaël König et Hugo Verlomme. Cherchez le lien! Ce nom présente l’avantage d’être court, facile à retenir et intriguant.

Comment tout a commencé il y a cinq ans ? Comment vous est venue l’idée de monter cette maison ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées en montant votre projet ?
David König : Sur un coup de tête, ou plutôt un coup de passion. L’idée était de se faire plaisir et de publier des textes singuliers, de pouvoir passer du roman au document, et de publier aussi bien un polar qu’un récit de voyage. Les premières difficultés sont précisément venues de cet éclectisme. Lorsque nous avons pris la décision kamikaze de persister dans l’aventure, il a fallu se « professionnaliser », ce qui nous a justement obligé à déterminer ce que nous voulions réellement accomplir. Dans l’édition, aujourd’hui, il n’y a pas de place pour le flou artistique. Nous avons certes conservé notre désir d’une maison généraliste, même si nous savions que cela n’allait pas simplifier notre tâche, mais avons resserré nos collections, mieux affirmé ce que seraient notre apport spécifique, notre ligne éditoriale, notre caractère. (Car pour Yago il s’agit bien d’une affaire de caractère et d’une certaine vision du monde, de la littérature et de la société, plus que d’une action programmatique qui nous mènerait dans des sentiers déjà balisés.) Et puis il a fallu réinventer nos maquettes, travailler encore davantage nos mises en page, auxquelles nous accordons une grande importance, continuer à sarcler les textes, découvrir des auteurs, prendre contact avec des agents, des libraires, nous faire entendre dans la presse. Sans parler de la question épineuse de la diffusion ! Il ne se passe pas un jour sans que nous ayons appris quelque chose.
Hugo Verlomme : Le projet est né de notre ferveur livresque, mêlée à une intense frustration vis-à-vis des éditeurs, et du désir pulsionnel de faire vivre des livres qui ne trouvaient pas leur place chez les éditeurs traditionnels. Il faut une bonne dose d’inconscience pour se lancer dans une telle aventure, qui est un Everest quotidien. Aujourd’hui, c’est David König qui dirige la maison et qui est premier de cordée!
Les difficultés sont multiples et il faut être un saint ou un millionnaire pour être éditeur de nos jours. C’est un travail ingrat: il semble si simple d’imprimer du texte… Problèmes d’argent, avec tout ce qu’implique de créer une boîte en France, il faut payer avant de commencer à travailler.Il faut trouver son diffuseur, ce qui devient très difficile, vu le nombre exponentiel d’éditeurs, de livres, d’auteurs, etc. Mais surtout, comment exister dans la masse incalculable des livres qui inondent les librairies? Et en plus , les auteurs ont toujours l’impression que les éditeurs n’en font pas assez. La réalité de l’édition aujourd’hui est implacable.
 

 

Combien de titres publiez-vous à l’année ? Comment sont-ils dictés ? Comment s’insèrent-ils dans les trois collections ?
David König : Nous publions entre 15 et 18 titres par an, répartis entre nos trois collections: « Ciel Ouvert », pour les romans, « Perspectives », pour les essais et les documents, et « Coup de sang », dédié aux polars. (Nous avons ouvert une quatrième collection, intitulée « Créatures », inaugurée en novembre avec « Fortune Cookies »; cette collection est une sorte de labo d’expérimentation sur les « beaux-livres », d’où l’on espère voir sortir d’étranges nouveaux-nés.) Pour les romans, la part belle est faite à la littérature étrangère venue de pays en transition, en bouleversement, dont les auteurs sont peu connus et qui offrent le maximum de décentrement au lecteur. Les romans de la nouvelle génération d’auteurs sud-africains publiés dernièrement illustrent bien ce choix. Les lecteurs français connaissent bien Gordimer, Coetzee, Brink, etc. Lire ces jeunes auteurs leur a fait l’effet d’une claque. Les essais que nous publions sont plutôt centrés autour de l’écologie, du voyage et de l’éthique. Mais nous ne choisissons pas nos futurs livres selon une méthodologie dogmatique: ainsi, « Regards croisés sur le Proche-Orient« , qui vient de sortir, n’appartient pas à l’une de ces catégories. Il relève cependant d’une approche ouverte, transversale, que nous essayons de développer. Au fond, c’est un certain esprit qui est à l’oeuvre, et le style même d’un essai a parfois autant de valeur que son contenu.
Hugo Verlomme  : Il y a eu une très nette évolution dans notre ligne éditoriale. Au début, nous nous sommes essayés à tous les genres, puis petit à petit, et sous l’impulsion de notre fringant directeur, David König, Yago s’est recentré sur les romans et les essais. David est un véritable pisteur de bons livres. Il déniche des perles, que ce soit en Afrique du Sud (avec des romans hallucinés et bouleversants) ou au Japon (avec un chef-d’oeuvre inédit en France). Il a vraiment du nez et une exigeance intellectuelle qui donnent des collections de qualité, avec des textes de fond et des livres qui resteront.

Comment s’organise votre maison d’édition ? Qui y travaille ? Quels sont vos rôles ?
Sont-ils bien définis, ou au contraire, plutôt transversaux ?
David König : Nous travaillons toujours de manière collégiale, mais les tâches sont mieux définies depuis que j’ai pris la direction de la maison. Yaël veille toujours au grain et Hugo s’occupe plus particulièrement de la collection « Coup de sang », pour laquelle il découvre des perles. Nous avons une équipe resserrée, à laquelle nous avons intégré deux autres personnes. Chacun s’occupe de ce qu’il fait le mieux, qu’il s’agisse de l’éditorial, du graphisme, de la communication ou de l’intendance. Tout est important. Nous avons, en plus, la chance de travailler avec une artiste talentueuse pour nos couvertures et nos mises en page, Laurie Thinot, et un excellent attaché de presse, Gilles Paris.  

Pourriez-vous me citer des auteurs « pilotes » de votre maison d’édition ?
David König : Eh bien, par exemple, Rodolphe Christin, qui est l’auteur de deux essais: le Manuel de l’antitourisme et Passer les bornes; Daniel Mounicq, qui a commis deux polars remarquables (et je ne lis jamais de polars d’habitude!), intitulés Dans la peau d’un flic et Un crime au menu; et puis, littéralement, Marc Muguet, auteur du récent « Après Cousteau. Le futur de l’océan« , qui est un ancien pilote d’hélicoptère!

Le fait d’être auteurs avant d’être éditeurs : êtes-vous plus exigeants, ou au contraire… plus indulgents ?
David König : Je crois que cela nous permet surtout, sans nous substituer aux auteurs, d’être sensibles à leur « petite musique », et ainsi de pouvoir les aider à trouver la formule juste ou de déceler une plume prometteuse. Cela permet aussi d’avoir un oeil impitoyable sur les traductions…
Hugo Verlomme : Pour l’auteur, un livre c’est la chair de sa chair. Aussi sait-il, mieux que quiconque, ce qui fonctionne ou pas dans les rouages qui mènent d’un manuscrit aux rayons d’une librairie. Cela donne donc une sensibilité vis-à-vis des textes, des auteurs, et aussi du traitement de leur texte. Cela nous rend probablement plus exigeants, d’autant que beaucoup de manuscrits arrivent avec tellement de fautes que la lecture en est entachée.  

Quels sont les livres qui ont particulièrement votre maison depuis sa création ? Acceptez-vous de nous parler
des « flops » ?
David König : Le premier titre qui me vient à l’esprit est évidemment Le Bateau-usine de Takeshi Kobayashi. À la fois car c’est pour ainsi dire le premier titre de notre « seconde époque », mais aussi parce que cela a été notre plus grand succès – un succès modeste encore, mais qui nous a permis de changer de diffuseur et d’entrer chez Harmonia Mundi (et de remporter l’estime des libraires). Et puis c’est un livre puissant et éminemment actuel. Côté flops ils sont trop nombreux à mes goûts! Je vais être franc: c’est toujours de notre faute, jamais de celle de l’auteur. Les flops sont dus la plupart du temps au fait que nous ne sommes pas parvenus à trouver les lecteurs pour un ouvrage donné: parce que nous n’étions tout simplement pas la maison la plus adaptée pour sortir ce livre, malgré l’envie que nous en avions, ou parce que le travail commercial auprès des libraires n’a pas été efficace. Mais parfois les échecs sont totalement inexplicables! Il arrive que la cacophonie ambiante étouffe les nouvelles voix…

Quel est le livre qui vous a échappé et que vous auriez tellement aimé éditer ?
David König : Sans conteste « The White Tiger » de Aravind Adiga! Lorsque j’ai refermé le livre, j’étais électrisé, je me suis dit: « ce bouquin va avoir le Booker Prize, j’adorerai le traduire, il faut absolument le publier! » J’ai eu deux semaines de retard: l’agent de W. M. Agency m’a dit que les droits avaient été cédés à Buchet-Chastel… Ils ont heureusement rencontré le succès en France. Et Adiga a eu le Booker Prize. J’étais content et frustré!

Auriez-vous des titres que vous souhaiteriez mettre particulièrement en avant (vos parutions futures, peut-être, ou une sélection de coups de coeur) ?
David König : Point de non-retour, le roman humaniste et cinglant de Andre Vltchek, dans le sillage de Hemingway et de Malraux. « Passer les bornes » de Rodolphe Christin, qui est une magnifique méditation sur le voyage, illustrée par des dessins de Laurie Thinot. Ou encore « Regards croisés sur le Proche-Orient », dirigé par Michel Derczansky, qui vient de paraître au début du mois de janvier, et qui réunit les plus grands spécialistes sur la question, qu’ils soient pro-palestiniens ou -israéliens, professeurs, politiques ou hommes de terrain, et qui comporte des entretiens avec les rédacs chefs du Monde, du Figaro et de Libération. Audrey Pulvar vient de dire que lire ce livre était une question d' »hygiène intellectuelle »!

Quels sont vos projets (ou plutôt ceux que vous voudrez bien dévoiler !) ?
David König : Difficile de choisir… Un recueil sur les amours de voyage, qui devrait en passionner plus d’un; une Histoire noire de la Papauté, qui fera un cadeau idéal pour Pâques… Une traduction de certains textes inédits de Hakim Bey, une icône underground. Un premier roman d’un jeune auteur marseillais, qui nous emmène en Afrique puis sur les champs de batailles des grands chantiers. Nous travaillons aussi sur la littérature algérienne contemporaine, car l’Algérie est si proche et pourtant inconnue, et les auteurs algériens sont doués d’une capacité de transformation du langage qu’on est bien en peine de trouver ici… Nous avons en préparation un thriller autour d’un jeu de société très célèbre. Bref, beaucoup de projets passionnants… qui nous rendent fous!

Propos recueillis par Caroline, pour la librairie Dialogues, en janvier 2011.

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