Dimanche 15 août, dans l’ailleurs du livre. Journal d’écriture d’Anne Savelli

On trouvera à la fin de ce billet la « version longue » de l’article pour le magazine Rolling Stone, à savoir les réponses apportées avant coupes (ne sachant pas le nombre de signes que devait comprendre le papier, j’avais fait quatre fois trop long).

Passé la matinée à répondre aux questions d’Hubert Artus, jolies questions, d’ailleurs, fondées comme de juste sur la musique. Deux choses : il me demande si Cowboy Junkies ne serait pas le versant spirituel et Franck le versant matériel d’une même histoire : pourquoi pas ? Mais Franck communique avec les morts, tandis que dans CJ l’absent est en vie.

Ce qui a également retenu mon attention : sa comparaison entre les « tableaux » (la découpe par lieux) du livre et les morceaux d’un même album. Ca me paraît assez pertinent. On pourrait également le dire des séquences d’un même film.

Version longue de l’interview « rapido », avec questions d’Hubert Artus :

Dans le livre paru en 2008 (mais écrit après celui-ci, semble-t-il), la musique et les Cowboy Junkies unissait la narratrice et «Celui à qui (j’écris)». Ici, plus de musique : du texte, des références littéraires (Genet, Perec), la ville et la distance. Comme si un livre (le précédent) était spirituel, et celui-ci matériel. Les deux formant l’entièreté d’un discours de l’absence et du manque…
J’étais en train de terminer la première version de Franck, avait entamé les corrections, quand Yves Jolivet, des éditions Le Mot et le reste, m’a proposé d’écrire un texte pour sa nouvelle collection, Solo, qui croise littérature et musique. Ayant réécouté en boucle le deuxième album des Cowboy Junkies, The Trinity Session, pour écrire Franck, il m’a semblé évident de parler de cet album. Je n’avais mentionné la cassette des CJ que dans un ou deux paragraphes de Franck sans jamais citer ni le groupe ni le titre du disque : tout à coup, il fallait tirer un second livre du premier, et j’ai commencé par me demander si j’y arriverais, si je ne me répéterais pas.

« Celui à qui (j’écris) » dans Cowboy Junkies est Franck et les deux livres se complètent, en effet. L’un est une variation de l’autre, sa bande-son, si l’on veut…

Dans Cowboy Junkies, centré sur l’idée de double vie, il s’agit d’évoquer l’état dans lequel peut vous plonger une musique, très lente et relativement hypnotique, qui fait le lien entre votre vie « publique » et votre vie « secrète ». D’où l’apparition d’images mentales, d’extraits de films.

Dans Franck, je tente de tracer un portrait d’un homme uniquement à travers les lieux qui lui sont, dans mon esprit du moins, rattachés. Cette fois, ce qui importe, ce sont les traces qu’on laisse ou non de son passage, dans un espace réel (une gare, un pont, une station de métro…) comme dans la mémoire de ceux que l’on croise : quelqu’un a disparu et ce quelqu’un n’a jamais eu de place. Comment l’évoquer ? Comment le faire surgir malgré tout ? En utilisant par exemple ce que l’on retient d’un quartier, d’une rue. On peut parler d’un aspect « matériel » du récit, oui, même si, dans les interstices, autre chose se joue aussi. Il s’agit toujours de parler de l’absence, mais le mot ne recouvre pas tout à fait la même réalité dans les deux cas, me semble-t-il.
>> Vous semblez travailler avec des images, photos, musiques, comme repères. Est-ce cela ? Si oui, comment et pourquoi ?

Oui, et presque malgré moi, parfois. J’ai tendance à écouter, à regarder (des bruits, des musiques, des façades d’immeubles, des plans de films…) en me demandant ce que je vais en faire lorsque je vais écrire, comment je vais détourner, transformer ces éléments…

Ensuite, les choses fonctionnent un peu différemment à chaque fois. Pour Cowboy Junkies, j’avais besoin de « matériau » pour tenter d’exprimer cet état de flottement dans lequel plonge l’album. J’ai pensé utiliser plusieurs images mentales, dont j’aurais fait une sorte de patchwork, mais ça n’a pas vraiment fonctionné, je n’en ai gardé qu’une (une fille marchant le long d’une autoroute, sur la bande d’arrêt d’urgence). Du coup, j’ai utilisé  la lumière comme fil conducteur du récit, ainsi que des extraits de films (The Misfits, de John Huston et Au fil du temps de Wim Wenders). Ca s’est révélé bien plus productif, donnant un sens nouveau à ce que je pensais dire au départ. Et il a eu, évidemment, l’écoute quasi permanente de The Trinity Session.

Pour Franck, sachant que je construirais mon livre « par lieux », je suis retournée une première fois dans chacun d’entre eux pour écrire, sans prendre de photos. Je ne l’ai fait que dans un second temps, lorsque j’ai décidé de créer un site web (danslavillehaute.net) dans lequel je lis le texte intégralement à voix haute. Les fichiers son alternent avec les images. Pour moi, il s’agit, à nouveau, d’une variation, d’une extension de mon livre, non d’une illustration.
>> la musique vous influence-t-elle ? Si oui, en quoi ?

La relation que j’ai avec la musique n’est forcément simple, à vrai dire. Lorsque j’ai commencé à écrire Franck, et à réécouter un disque sans arrêt, donc, j’ai eu l’impression que je venais de vivre pendant des années dans le silence, dans un monde sans musique plutôt – ce qui était faux, en réalité, évidemment. Lorsque j’ai dit oui, pour la collection Solo, j’ai d’abord ressenti une sorte de vertige : s’il y a un domaine qui me paraissait impossible à atteindre, en écrivant, c’était bien celui de la musique. Comment retranscrire en mots ce qu’elle procure, et qui me semble soit très physique, soit presque ineffable ? J’ai essayé, justement parce que j’aime bien m’attaquer à ce qui me résiste ! Depuis, j’ai repris l’écoute en boucle de disques, comme à l’adolescence. C’est une sorte de réconciliation.

De toute façon, ce qui compte d’abord et avant tout, pour moi, dans l’écriture, c’est le rythme, la  sonorité. J’écris à l’oreille, me relis toujours à voix haute de nombreuses fois… Je crois que je le dois à la fois à la musique et à la poésie, que j’ai découvert très jeune.
>> Le livre est structuré en de nombreuses vignettes, panneaux. Un peu comme un long album. Influence musicale, ou était-ce pour coller à la double narration, et aux deux tempos du livre ?

La narration « classique », linéaire, pour l’instant en tout cas, ne m’intéresse pas, ne correspond aux impressions que j’ai envie, éventuellement, de produire sur le lecteur (ce qui ne veut pas dire qu’elle ne m’intéressera jamais, je n’en sais rien). Lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je suis partie sur l’idée de double sens, voire de sens multiples : que l’on puisse interpréter chaque passage de plusieurs façons, si l’on veut.  Je souhaitais également que chaque élément du récit puisse renvoyer à un autre, même si l’on ne s’en rend pas forcément compte lors de la première lecture. D’où un travail sur la boucle proche de la musique, en effet. La contrainte « par lieux » y est aussi pour quelque chose, ainsi que l’évocation d’une double temporalité (fin des années 80, milieu des années 2000). Je n’y avais pas pensé comme ça, mais c’est vrai qu’on pourrait faire un rapprochement entre chaque lieu évoqué, qui constitue à chaque fois un chapitre, et les morceaux d’un même album.

J’aime utiliser la narration pour révéler mais surtout pour cacher un certain nombre de choses. Ce qui m’intéresse, c’est de tisser des liens d’un paragraphe à l’autre, même à cent pages d’écart, et que cette toile s’étende, à l’intérieur du livre mais également d’un livre à l’autre.
>> Ce livre est l’histoire d’une homme, mais aussi, en pointillé, le parcours de vie d’une femme. Un livre, pour vous, c’est un parcours plus qu’une histoire ?
Oui, sans doute. Je ne voulais pas raconter une « histoire », je ne voulais pas qu’on puisse considérer Franck comme un « personnage ». C’est pourquoi, par exemple, je ne dis presque rien de son physique : je ne voulais pas qu’on puisse trop se l’approprier. Je voulais qu’il reste libre, qu’il échappe toujours un peu au regard d’autrui.

Il n’était pas question, non plus, de faire de ce livre un roman d’amour, ni de trop apparaître dans le texte (même si, pour des raisons précises, je ne voyais pas comment j’aurais pu m’en abstraire). Il s’agit en effet d’un parcours et aussi, d’une mécanique qui s’installe : que peut-il se passer quand vous êtes constamment chassé, déplacé ? Cette question de la place qu’on vous octroie ou non, que vous vous construisez ou non, me semble très actuelle. Elle guide le livre.
Comptez-vous travailler sur d’autres musiques que celles des Cowbow Junkies ?

Un projet de roman, que j’avais commencé à écrire il y a quelques années, continue de me tarauder de temps à autres. Il se trouve qu’il est centré sur une chanson de Nick Cave (comme quoi, je n’ai pas vécu tant de temps que ça dans le « silence » !). Mais j’ai d’autres projets à mener, auparavant, même si celui-ci compte sans doute plus que je ne le crois.

Par ailleurs, j’avais fait une lecture musicale de Fenêtres avec le guitariste Jean-Marc Montera il y a trois ans, et c’est vraiment une expérience que j’aimerais renouveler.

(ce qui a, depuis, été le cas : voir ici)

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