Vendredi 17 septembre, au premier étage de la Gitane. Journal d’écriture d’Anne Savelli.

Le 17 septembre 2010 fut pour moi une date anniversaire, celle des vingt ans de la mort de Franck. Depuis des années, je me demandais que faire de ce jour-là. Par chance, j’étais libre, n’avais aucune contrainte. J’ai donc passé la journée dehors, à Paris, à retourner à chaque endroit qui me faisait penser à lui, en marchant, toujours. J’ai pris des notes et des photographies.

La veille, j’avais demandé à plusieurs personnes, généralement liées à moi par l’écriture, de prendre eux aussi une photo de cette journée. Au total, j’en ai reçu trente et une, que l’on découvrira les jours prochains. Je mettrai également les miennes en ligne.

 

La personne désignée sous le pronom « elle », dans les lignes qui suivent, est la femme, rapidement mentionnée dans le livre, qui m’a appris l’incarcération de Franck à Fleury-Mérogis. Elle était proche du petit groupe de Jourdain.

Il n’est même pas 8h30, me suis déjà rendue, par la rue de la Mare, jusqu’au pont de la petite ceinture (je te cherchais, je me souviens qu’en montant les marches elle avait parlé de toi, mais je ne me souviens plus de ce qu’elle avait dit : est-ce que tu passais par ici ? Souvent ?), je suis retournée sur mes pas, ai frôlé du doigt la porte du 46 (écaillée, je me demande même si elle été repeinte une seule fois : était-elle déjà bleue ? Je crois que oui). J’ai pensé au terrain vague où, elle et moi, nous avions cueilli du lilas (de la glycine ?) après avoir escaladé un mur. Je suis remontée par la rue du Jourdain et me voilà à l’étage de la Gitane, en surplomb de la place. En face, le clochard allongé, installé à demi sur un matelas devant l’église, enveloppé de draps (de couvertures ?), en anorak, capuche sur la tête, à qui deux personnes ont donné quelque chose (je n’ai pas vu quoi). Il fait beau, le jour s’est levé.

Quelquefois tu es très près, à d’autres moments ça fait vraiment vingt ans.

J’ai pris un sac à dos comme si je partais pour la journée dans une autre ville. J’ai pris : ce carnet, mon appareil-photo (mais il est possible que la batterie me lâche), le dernier roman de Thierry Beinstingel que j’ai très envie de lire (il faut être aussi dans le présent), mon téléphone portable (pour avoir l’heure et en cas de panique), mon Ipod (PJ Harvey/Portishead). Devant moi, un homme travaille. Sur l’une des deux chemises qu’il a empilées, ce titre : La Vie est un roman, notes sur film. Il est de dos. Nous nous sommes salués quand il est arrivé.

La Gitane à cette heure-là est un bon endroit pour écrire. Je me demande si je n’y passerai pas l’automne, en attendant Montreuil.

9 h moins 5. Je mets l’Ipod en route, Dear darkness de PJ Harvey. La circulation s’intensifie, je me demande si je vais descendre par les Buttes, me rendre à la gare du Nord à pied (je veux acheter les journaux, la Voix du Nord, surtout).

C’est le jour où je ne suis pas là. On ne peut pas me joindre, je ne me connecte pas, je ne sais pas à quelle heure je rentre. Et pourtant, cette fois, je reste dans ma ville (c’est ma ville, oui, Paris, quand même) (il m’arrive de faire la même chose dans les villes du Nord où je pars la journée). Est-ce que je passe devant chez moi pour me rendre à la gare du Nord, ou non ? C’est une question très délicate.

Je regarde les gens, me demande si je la reconnaîtrais, elle (de toute façon est-elle encore en vie ?). La pâtisserie de l’église vient d’ouvrir, rideau levé comme au théâtre, j’ai pensé aux Daguerréotypes, bien sûr (l’un de mes projets de livre concerne ce film d’Agnès Varda).

Je vais y aller. Entrer dans l’église et descendre par les Buttes, oui, sans doute, quand même : malgré la fatigue (déjà), besoin de marcher.

Dans l’église il y avait la messe je suis partie.

Je pense à M. qui se fait opérer aujourd’hui.

Gare du Nord, au café, 10h30

J’ai acheté les éditions de la Voix du Nord de Lille, Boulogne, Béthune et Dunkerque. J’ai également acheté Libé, qui est le journal que j’aurais lu à l’époque. Evidemment, je commence par regarder la rubrique « décès » (qui se trouve aux alentours de la page 25). Evidemment, toujours, je ne trouve rien. Les morts sont vieux sauf, sans l’une des éditions, un garçon de 22 ans, mort brutalement. Je regarde l’avis : ses deux frères sont  morts avant lui déjà.

Dans La Voix du Nord, Rimbaud (la photo controversée), la police scientifique à la une. Dans Libé, le terrorisme en couverture et un message personnel page 32 qui commence par : J’écris ici ta violence. Références à Cendrars et Rimbaud aussi.

La Voix du Nord me rappelle que l’attentat de la rue de Rennes, devant Tati, a eu lieu le 17 septembre 1986.

(je tape ces notes à Montreuil, où je suis en résidence, le 4 mai 2011. L’autre jour, j’ai trouvé dans le garage, à côté du lieu où j’écris, une revue intitulée ‘Frank’, parue début 1991, dans laquelle on trouve une lettre à Samuel Beckett datant du 17 septembre 1986, et qui mentionne Jean Genet. Rien, c’est tout)

Dans l’édition de Béthune (ce week-end, ce sont les journées du patrimoine, la Voix du Nord en est pleine), article sur une exposition à propos de nos pratiques funéraires. En chapeau : « On ne va plus dans les cimetières mais les morts sont présents dans notre quotidien ». Une anthropologue parle des « vitrines ou des étagères » que les gens leur consacrent, en particulier en Hollande.

Au parc des Récollets, 12h50 environ

Je suis passée à Oberkampf, par la 5, ai pris quelques photos mais ne me suis arrêtée nulle part : la brasserie est devenue un inutile café lounge, le Trou normand (un restaurant tenu par trois soeurs qui, à l’époque, pratiquaient des prix défiant toute concurrence) existe toujours mais ne ressemble à rien et la librairie libertaire était fermée jusqu’à 14h.  J’ai continué jusqu’à République, ai hésité pour savoir où manger, ai fini par emporter une salade sur le canal Saint-Martin. J’avais mal au dos, j’étais fatiguée. Mais il fait toujours aussi beau et dans le parc, les courbes de la pelouse épousent nos épaules : je reste un peu, chauffée par le soleil (suis habillée en noir) (c’est souvent le cas).

18h, à la maison

En publiant le premier mois de ce journal, j’ai réalisé que je n’avais jamais soufflé depuis la fin du livre, que j’étais passée, le même jour, de la fin des corrections à la construction du site web. Je ne me suis jamais dit : ça y est, c’est fini, je peux lâcher la bride, me reposer.

Suis complètement vidée. Il y a toujours quelque chose à faire, pour le site, pour la promotion du livre (à ce sujet, il y a des choses que je passe volontairement sous silence dans ce journal. La « promotion » ne me met pas à l’aise, loin de là).

J’ai demandé à un certain nombre de gens de m’envoyer une photographie de cette journée. Pour l’instant, j’en ai reçu une dizaine, toutes très différentes.

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Classé dans Auteur(e) en résidence : Anne Savelli, Auteurs invités sur ce blog

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