Les éditions Corentin

À la quête des grands mythes littéraires et des récits des mondes imaginaires, les éditions Corentin, fondées en Bretagne en 1992, proposent aux amateurs d’une poétique du merveilleux de redécouvrir l’âge d’or de l’illustration.

Pour nous faire découvrir cette maison originale, Patrick Naze répond à nos questions.

Comment vous est venue l’idée de monter cette maison ?

Tout un jeu de circonstances mêlées : c’est d’abord le désir de renouer avec la planète dessin, l’une des premières que j’ai explorée en illustrant pour la presse suisse Tages Anzeiger et Nebelspalter, puis en tant que dessinateur de bandes dessinées aux éditions Dargaud dans les années 1970-80. Ensuite, le goût d’entreprendre partagé avec quelques amis rencontrés en Bretagne m’a donné l’idée de me mettre à mon compte. Enfin, par amour des beaux livres illustrés du début du XXe, je me devais de transmettre ce plaisir de la découverte d’images d’un autre temps. Les éditions Corentin sont donc nées d’un mélange de hasard et d’une envie d’offrir quelque chose de différent aux lecteurs. Sans parler de ma rencontre insolite avec Merlin dans la forêt de Brocéliande…

Comment s’organise-t-elle ?

Dans la meilleure ambiance, nous sommes une équipe de trois personnes très complices, ce n’est pas hiérarchisé, chacun apportant le meilleur de soi-même, avec deux postes importants : la partie éditoriale et la partie commerciale. Nous restons une maison d’édition indépendante, et poursuivons nous-mêmes, contre vents et marées, la diffusion et distribution de nos ouvrages en France, en Belgique et en Suisse avec le soutien de nombreux acteurs du livre, de l’art, et des institutions, qui suivent attentivement nos publications et nous encouragent depuis de longues années.

Combien de temps prend la genèse d’un livre ?

Disons dans l’espace d’un rêve, le temps d’un soupir pour certains y suffit. Nous avons beaucoup fréquenté les fonds des bibliothèques en France, en Angleterre et aux États-unis, découvert des trésors fabuleux, visité un grand nombre d’expos, fait de multiples rencontres, et lu des tas de bouquins. Ce travail nous le continuons et c’est sans nul doute la partie la plus passionnante du métier d’éditeur. Par exemple nous sommes très fiers d’avoir réhabilité l’œuvre de l’illustrateur danois Kay Nielsen: ce projet nous l’avons conduit durant de longues années pour aboutir à notre publication des Mille et une Nuits, une vraie merveille, dont l’édition de 1919 avait connu tant de péripéties pour cause de récession économique.

Comment choisissez-vous vos papiers, vos reliures ?

L’art et la manière nous ont été transmis par les derniers imprimeurs-artisans. Pour notre collection Les belles images, notre exigence nous a conduit à choisir des grammages de papiers couchés de luxe avec une bonne main, dans le respect des règles environnementales. De plus on a la chance d’avoir encore quelques bons relieurs en France, qui sous-traitent avec des petites entreprises pour la réalisation de la dorure à chaud.

Vous choisissez des textes empreints de merveilleux, des textes appartenant à l’imaginaire collectif, parfois en étant passé sous les semelles réductrices de Walt Disney… Est-ce que les rééditer est une manière de les réhabiliter ?

Pour un esprit bien fait lire les originaux est préférable. Mise à part la tentaculaire multinationale qu’il a engendrée, Walt Disney, – ce Jules Ferry de l’imaginaire – a le mérite d’avoir visité avec son frère les fonds des bibliothèques en Europe dans les années 1930. Ils ont repris ensuite à leur compte les contes et légendes recensés en leur temps par Perrault, Andersen, et les frères Grimm, pour en faire parfois de véritables chefs-d’œuvre du cinéma d’animation. Ils ont eu tout de même le mérite de propager à travers toutes les couches sociales et toutes les cultures ces récits qui font partie de notre patrimoine universel. Il n’en demeure pas moins que sur le plan littéraire, la qualité des traductions est indispensable pour exprimer l’esprit des œuvres. Rééditer ces grands classiques en remontant à leurs sources, c’est aussi une manière de rendre hommage aux grands textes des romantiques que les surréalistes avaient mis à l’honneur, et d’échapper ainsi à l' »enserrement » de nos rêves.

Pourquoi choisir de les illustrer par les plus grands noms de l’illustration ? (Vous allez me répondre que ce sont aussi les plus talentueux !) Ne souhaiteriez-vous pas faire connaître les travaux d’artistes plus confidentiels ?

Il faut rétablir les choses. Les illustrateurs du Golden Age au début du XXe siècle furent nombreux et chacun, à sa manière, a contribué à enrichir, par le dessin, des œuvres littéraires. Puis l’apparition de la photogravure et de la quadrichromie a permis à de nombreux artistes d’exprimer plus librement leur véritable talent de peintre au service de l’imprimerie et de l’édition. De là émergeront de grands noms, et dans le domaine du merveilleux, Arthur Rackham est indéniablement un innovateur : il adapte à son art les contraintes techniques qu’on lui impose, apporte un univers nouveau entre grotesque et enchantement, et transcende le texte en créant parfois des chocs salutaires dans la bonne société londonienne. Il est donc naturel que son génie continue d’impressionner et d’influencer des générations de dessinateurs qui pour la plupart se destineront au monde de la BD. Rackham est inimitable et reste une référence. Edmond Dulac fut à l’époque son seul rival : ce toulousain, naturalisé anglais, fera par la suite une carrière de peintre portraitiste mondain. Mais ils demeurent après plus d’un demi-siècle, et malgré la reconnaissance internationale de leur talent, des « artistes confidentiels ». Dans le contexte actuel, tenter de faire connaître l’œuvre de Kay Nielsen par exemple, qui est

quasiment inconnu en France, est pour nous une prise de risque considérable. On ne valorise pas assez dans le monde de l’art ce grand artiste qui pourtant réalisa des œuvres magnifiques : il créa d’ailleurs pour Walt Disney des dessins animés par exemple la Nuit sur le Mont Chauve, dans Fantasia, et ses cartons furent réemployés pour La Petite Sirène. D’autre part nous publions des grands textes classiques, et cela limite aussi notre choix. Il faut ajouter que le raffinement de cette ligne esthétique liée aux grandes œuvres littéraires n’a duré que quelques dizaines d’année, la production de livres illustrés a été parcimonieuse, ce qui mérite encore plus notre attention. Ne serait-il pas consternant de voir ces grands maîtres de l’illustration, si respectueux de l’écrit et du livre en tant qu’objet précieux, retomber une nouvelle fois dans l’oubli ? Notre mission est de les faire redécouvrir. Remettre à l’honneur leurs œuvres est le but de notre maison d’éditions depuis plus de quinze ans, ensuite il faut aller à la rencontre d’un public plus élargi, et c’est ce que nous nous efforçons de faire.


Pensez-vous que Rackham, Dulac et Nielsen soient encore trop méconnus ? Pour quelle(s) raison(s) ?

Absolument, comme je le disais à l’instant, seuls les amateurs éclairés les connaissent bien en France. Ils resteront méconnus tant que les musées nationaux ne se décideront pas un jour à organiser de grandes expositions en leur honneur, au même titre que pour les autres grands peintres du début du XXe siècle. Apprenez que dans les réserves de Beaubourg, ou celles du musée du Luxembourg par exemple sont conservés des originaux de Rackham ou encore de Dulac. Ensuite, dans un monde hyper-médiatisé qui nous bombardent de milliards d’images à la seconde, le traitement de leurs œuvres à la fois délicates, subtiles, et modestes reste trop intimiste et rend difficile pour le grand public l’accès aux originaux, leur lien trop étroit avec le monde de la bibliophilie et de la littérature ne facilite pas non plus la tâche. Ils demeurent des artistes, qui ont voué tout leur art et leur vie à accompagner des grands écrivains. ils ont même parfois contribué à leur succès. Certes, pour les Anglo-saxons, leur appartenance au monde de l’art ne fait pas polémique : Rackham, Dulac, etc., sont dans la lignée des peintres préraphaélites Burne-Jones ou Rossetti, etc . Ce qui n’est pas le cas en France.

Franck Frazetta travaille aussi sur le merveilleux, mais a un univers plus fantastique. Plus « musclé », aussi.  Pourquoi lui ? Une question de panthéon personnel ?

Frank Frazetta est un superbe artiste New-Yorkais, il est plus proche de notre génération, son génie est sous son pinceau, il peint comme un maître du quattrocento, et abuse de l’anatomie des corps et des raccourcis avec une telle outrance qu’il a profondément marqué de son génie le monde de l’Héroic Fantasy. Depuis il a fait école, beaucoup l’ont imité par la suite piteusement, lui aussi est un monument dans le monde de l’illustration. Aux États-Unis le succès de ses créatures fabuleuses fut immense.

Quels sont vos projets (ou plutôt ceux que vous voudrez bien dévoiler!) ?

Nous avons deux monographies en cours, des projets de partenariat avec des expositions à Paris, la publication de grands classiques laissés à l’abandon, et toujours pour émerveiller les lecteurs des illustrations inédites d’Arthur Rackham et d’Edmond Dulac.

En savoir plus sur les éditions Corentin : http://editionscorentin.ultra-book.com/

Pour les commander : https://www.librairiedialogues.fr/recherche_avancee/?code=&title=&author_name=&publisher_name=corentin&collection_title=&type=Book

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