Pas d’histoire sans elles

Les femmes ont-elles une histoire ? Une histoire des femmes est-elle possible ? Une histoire sans les femmes est-elle possible ?

Autant de questions qui, dès les années 1970, firent l’objet de nombreux colloques et sondèrent d’assourdissants silences.  On le sait, les mythes, clichés et autres « ritournelles » ont rogné bien des elles, oblitéré bien des questionnements,  confisqué bien  des paroles et consacré l’inexistence historique des femmes vouées aux marges, « laissées dans l’ombre de l’Histoire » comme l’indiquaient Michelle Perrot et Georges Duby dans la préface de la magistrale Histoire des femmes en Occident qu’ils publièrent en 1991. Cet ouvrage après d’autres travaux montrait que l’Histoire sans les femmes était difficilement acceptable et qu’une histoire des femmes était possible malgré des sources inexistantes ou produites essentiellement par les hommes.

L’avènement des théories du genre allait tracer d’autres voies. Des historiens, anthropologues, philosophes, psychanalystes, sociologues entreprirent de soumettre à la déconstruction la répartition des êtres humains entre hommes et femmes et de nombreuses disciplines s’ouvrirent à la question du genre. Certes, cela jeta «  un trouble »[1] dans ce qui était l’ordre naturel, biologique, entre les sexes. Le masculin et le féminin relèvent de constructions sociales, de codes, de stéréotypes qui en se perpétuant modèlent nos comportements, nous  imposent un destin et font passer pour « faits de nature pour tous les membres de la société » ce qui relève « de l’ordre symbolique, de l’idéologie biologique » comme l’indiquait l’anthropologue F.Héritier.[2]

Un enseignement marginal ?

 

Aujourd’hui, si l’histoire des femmes est devenue un champ de recherches reconnu, « si tout le monde ou presque est d’accord » constate Michèle Perrot, il en est autrement pour son enseignement. En effet, ce dernier demeure encore marginal, tout particulièrement en lycée, malgré des efforts certains comme en attestent les récentes directives du programme officiel de Seconde. Elles insistent pour que l’on « place clairement au cœur des problématiques les femmes et les hommes qui constituent les sociétés et y agissent. Le libre choix laissé entre plusieurs études doit permettre en particulier de montrer la place des femmes dans l’histoire de ces sociétés ». Cependant, force est de constater que dans de nombreux manuels, le récit se fait encore au masculin et interroge peu le sens que chaque société attribue aux identités masculines et féminines.

Pour un changement de regard

 

L’ouvrage La place des femmes dans l’histoire, propose un autre récit et veut « accompagner un changement de regard » sans « charger la barque ». En effet, « Pas d’histoire sans elles »  comme l’indique l’introduction et cela vaut pétition de principe. L’ouvrage ne se veut « ni geste héroïque au féminin, ni histoire victimaire », mais entend ouvrir l’histoire à la complexité du masculin et du féminin pour proposer une « histoire mixte » ainsi que l’indique clairement le sous-titre.

Cet ouvrage résulte d’un travail collectif à l’initiative de l’association Mnémosyne, pour le développement de l’histoire des femmes et du genre. Les historiens et historiennes, universitaires, chercheurs et enseignants qui ont contribué à cette publication soulignent sa portée scientifique, pédagogique et civique. Interroger les stéréotypes, la construction des identités masculines et féminines, décrypter les mécanismes sociaux de construction des inégalités, faire réfléchir sur l’acquisition des droits, reconnaître la présence des femmes dans la sphère publique sans dévaluer les apports et enseignements du domaine privé, tels sont entre autres les enjeux de cette histoire « résolument » mixte.

Les informations scientifiques récentes sont illustrées de nombreux textes et représentations iconographiques. Des dossiers clairs, accompagnés de questionnements judicieux permettent une exploitation pédagogique pertinente et ouvrent à tout lecteur des pistes de réflexion féconde.  Ainsi, Arlette Gautier propose-t-elle une étude de la place des esclaves femmes dans les sociétés de plantation des colonies françaises du XVIIème au XIXème siècle. Elle montre que « si les esclaves femmes ont vécu la même deshumanisation que les hommes, elles ont subi une triple surexploitation qui interdit d’évoquer une égalité entre les sexes ».

Hommes et femmes font l’histoire

 

En contribuant avec d’autres à la réparation d’un manque historiographique et mémoriel, La place des femmes dans l’Histoire rappelle à tous, que les hommes comme les femmes font l’histoire, que « l’acquisition des droits n’est pas inéluctable », que  malgré des avancées certaines, les représentations sociales discriminantes subsistent et que des lois élémentaires sur l’égalité ne sont pas appliquées. C’est là œuvre utile autant que nécessaire pour revisiter les évidences, ouvrir à d’autres possibles et maintenir en éveil.

Yvette Rodalec  

 

Le mardi 6 mars, dans le cadre des manifestations liées à la Journée Internationale des Femmes, Arlette Gautier, professeure de sociologie à l’UBO s’entretiendra avec Yvette Rodalec  autour  de cet ouvrage auquel elle a contribué. Cette rencontre se tiendra à 18h, au Café de la librairie et sera ponctuée par des lectures de textes.

Arlette Gautier a publié en 2010 : Les sœurs de Solitude. Femmes et esclaves aux Antilles du  XVIIème au XIXème aux Presses universitaires de Rennes.

À (re)découvrir également

    Françoise Picq

    Libération des femmes, quarante ans de mouvement.

« Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme ! » : le 26 août 1970 à l’Arc de Triomphe, une dizaine de femmes donnaient par une action symbolique le coup d’envoi d’un mouvement qui allait en une quinzaine    d’années bouleverser profondément la société française. À partir de son expérience personnelle, de l’étude des écrits et des archives du Mouvement de libération des femmes, d’une enquête auprès des féministes de la première heure, Françoise Picq retrace une histoire récente mais déjà oubliée, méconnue, falsifiée.

Le temps de la découverte égrène au fil des chapitres les thèmes mis au jour par le MLF. Avec le temps des contradictions, certains conflits internes se développent jusqu’à la rupture, tandis que le Mouvement continue à se diffuser dans la société : luttes de tendances, querelles de légitimité, difficultés à s’adapter à un monde qui change. Vient alors le temps de la réflexion et du bilan. Comment comprendre les changements en moins d’une génération, et les résistances ? Comment les resituer dans une histoire plus longue  ? Dans une tendance générale ? Que nous apprend cette histoire sur la façon dont une société s’adapte par la crise?

Avec Libération des femmes, quarante ans de mouvement, Françoise Picq prolonge l’histoire du féminisme en France, au-delà de l’impulsion que lui a donnée le Mouvement de Libération des femmes. Avec son renouveau depuis les années 1990 et les controverses d’aujourd’hui : sur la parité, sur la prostitution, à propos du voile islamique, ou encore sur l’universalisme et la différence des sexes. Les débats du féminisme éclairent les questions les plus fondamentales qui se posent à la société.

Libération des femmes, les années mouvement (paru en 1993 aux éditions du Seuil) est devenu l’ouvrage de référence sur le féminisme des années 1970


[1] Référence au titre de l’essai de Judith Butler, Trouble dans le genre, 1990 (2005 en France)

[2] Masculin/Féminin, la pensée de la différence, O. Jacob, 1996, p .203

1 commentaire

Classé dans Coups de coeur(s), De la lecture

Une réponse à “Pas d’histoire sans elles

  1. « Elles » sont notre histoire car sans « elles » point de vie….

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