Entretien avec Antoine Jaccottet

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de la maison d’édition Le Bruit du Temps ?

Le Bruit du temps a été créé il y a maintenant cinq ans, l’occasion m’en ayant été généreusement offerte. Cela est venu assez naturellement, après quelques années d’exercice du métier de traducteur et une vingtaine dans de grandes maisons d’édition (Robert Laffont, Gallimard) où j’avais acquis sans doute assez d’expérience pour oser me lancer dans cette aventure.

 

« Le Bruit du Temps » fait référence à un livre d’Ossip Mandelstam, poète et essayiste russe du XXème siècle. Comment ce nom s’est-il imposé pour votre maison d’édition ?

Là encore, les raisons en sont toutes personnelles, c’est au moment de chercher un titre pour la maison d’édition que l’idée de la placer sous l’égide de Mandelstam m’est venue. En raison de la beauté du titre bien sûr, et de la métaphore musicale qu’il sous-entend. Dans mon esprit, le bruit du temps, qu’il s’agisse de Mandelstam ou de Proust, c’était la littérature elle-même.

 

En plaçant votre maison d’édition sous le signe de Mandelstam, accordez-vous une place particulière à la poésie ?

Par goût (et par atavisme peut-être), j’ai toujours lu davantage les poètes contemporains que les romanciers. Mais en tant qu’éditeur, je suis hélas contraint de veiller à ne pas être catalogué comme « éditeur de poésie ». Il y a un paradoxe de la poésie, en particulier en France. Lorsqu’il s’agit d’auteur du passé, elle fait jeu égal avec les autres genres, quand elle ne les surclasse pas : Baudelaire, Rimbaud mais aussi Breton, Char, Michaux jouissent d’une renommée au moins égale à celle de Flaubert ou de Julien Gracq, ils sont lus et cités comme des monuments nationaux. Mais, dès lors qu’il s’agit de poètes contemporains, ils sont tenus pour quantité négligeable. On ne s’intéresse plus à eux que comme à des curiosités ou à des survivances auxquelles on peut consacrer quelques lignes une fois par an…

Il n’en est pas moins vrai que la poésie, si l’on entend par là la forme la plus haute de l’activité littéraire, est au centre de notre catalogue. Pour nous, Henry James, D. H. Lawrence ou Peter Handke sont aussi, en ce sens-là, des poètes.

 

Combien de titres publiez-vous à l’année et comment sont-ils dictés ?

Nous sommes deux, dans cette maison. Cela limite de manière très naturelle le nombre de titres que nous pouvons publier qui tourne autour de douze depuis que nous existons, mais avec de très gros volumes (les œuvres complètes de Babel) ou de très petits (le beau texte de Proust sur Chardin). Lorsque j’ai créé la maison d’édition, je pensais bâtir mon programme en créant des constellations d’œuvres littéraires. Nous l’avons fait pour Robert Browning, par exemple en publiant son propre chef d’œuvre, puis des livres gravitant autour de lui (Chesterton, James, Woolf). Je dirais aujourd’hui plutôt qu’un livre, un auteur en amène un autre, tout naturellement. En tout cas, nous tenons beaucoup, au Bruit du temps, à ces affinités parfois secrètes, d’un livre à l’autre, qui donnent sa couleur propre à notre catalogue.

 

Vous publiez de nombreuses traductions de grands textes littéraires. Comment s’effectue alors le choix entre la valeur sûre d’une traduction déjà établie et le risque d’une nouvelle traduction ?

J’ai dit plus haut que j’avais moi-même pratiqué la traduction. J’ai aussi eu la chance de connaître de très grands traducteurs, notamment Pierre Leyris qui reste pour moi un modèle. Le goût pour les belles traductions est en effet, nous l’espérons, la marque du Bruit du temps. Mais le choix dont vous parlez ne repose pas sur une théorie — on lit beaucoup de choses contestables en ce domaine. Nous croyons en effet qu’une nouvelle traduction n’est pas toujours meilleure que l’ancienne, d’où le choix de réimprimer celles de Mauron pour Woolf ou Forster, ou celle de Georges Limbour pour le Timbre égyptien de Mandelstam. Mais en effet, lorsque les traductions existantes ne nous satisfont pas, il y a un grand plaisir à en faire naître une nouvelle où il nous semble mieux percevoir la voix particulière de l’auteur. C’est le cas pour D. H. Lawrence, par exemple.

 

Vous portez un soin tout particulier à l’aspect de vos livres, qui sont de magnifiques objets. Est-ce particulièrement important à l’heure du numérique ?

C’est le choix en tout cas, que nous avons fait. À l’heure où, de plus en plus, les grands textes devenaient disponibles gratuitement sur internet, il nous est apparu que ce qui pouvait justifier qu’il y ait encore des maisons d’édition, c’était la qualité du travail éditorial (choix de la traduction, du ou des préfaciers, notes, compléments divers) et celle de l’objet que nous vendons. Sans chercher du tout à faire des livres de bibliophilie. Le risque est celui qu’ils apparaissent du coup un peu cher.

Quelques ouvrages incontournables

 

Robert Browning

L’Anneau et le Livre

Édition bilingue

Traduction de l’anglais et étude documentaire par Georges Connes

Préface de Marc Porée

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Chef d’œuvre du grand poète victorien Robert Browning, L’Anneau et le Livre raconte, dans une langue magnifiquement concrète et en une série de monologues qui apportent chacun leur point de vue sur l’affaire, une histoire criminelle qui se déroule à Rome et en Toscane au XVIIe siècle. Mais c’est aussi le récit de l’enlèvement d’une jeune femme, dans lequel Browning revit sa propre histoire d’amour avec la poétesse Elisabeth Barrett qu’il enleva à sa famille pour l’épouser en Italie.

Le Bruit du temps a publié ensuite, outre les Sonnets portugais d’Elisabeth Browning plusieurs livres consacrés à l’auteur de l’anneau : Flush de Virginia Woolf, une nouvelle d’Henry James suivie de deux essais, et une merveilleuse monographie par G. K. Chesterton.

Ossip Mandelstam

Le Bruit du temps

Nouvelle traduction du russe et présentation par Jean-Claude Schneider

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Dans ce livre, qui a donné son nom à notre maison, le grand poète russe évoque le Pétersbourg d’avant la révolution et sa formation de poète : de la bibliothèque (russe et juive) de son enfance à l’étonnant professeur de lettres qui lui a enseigné et transmis la «rage littéraire ». Mais le livre est aussi une éblouissante prose de poète, qui annonce Le Timbre égyptien. Une prose où le monde sonore du temps (concerts publics, mais aussi intonations d’acteurs, chuintements de la langue russe) constitue la base du récit, une prose qui jaillit d’un regard à travers lequel le monde semble vu pour la première fois, avec une étonnante intensité.

Sur Mandelstam, il faut également lire l’indispensable biographie que lui a consacré Ralph Dutli : Mandelstam, mon temps mon fauve, publié au Bruit du temps en 2012.

D.H. Lawrence

Matins mexicains et autres essais

Traduction nouvelle de l’anglais par Jean-Baptiste de Seynes Appareil critique de l’édition de Cambridge

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Grand écrivain encore méconnu car souvent mal traduit, Lawrence, dont nous publions par ailleurs les Nouvelles complètes en cinq volumes, est un des grands auteurs que le Bruit du temps souhaite faire redécouvrir. Ce livre contient les huit essais de Mornings in Mexico, recueil publié par Lawrence lui-même en 1927, qu’il décrit dans une lettre à sa sœur comme « un petit livre d’essais sur les Peaux-Rouges et le Mexique », mais aussi dix essais supplémentaires, écrits entre 1922 et 1928 sur le même thème. Ce qui frappe, à la lecture de la traduction magnifiquement enlevée de Jean-Baptiste de Seynes, c’est la vivacité du regard du merveilleux observateur qu’est Lawrence, son intelligence caustique (certains textes sont des satires féroces de l’Amérique et des Américains), le refus sans cesse réaffirmé de s’en tenir aux lieux communs. Jamais il ne joue à l’ethnologue, jamais il ne fait semblant de s’effacer pour une description objective.

Julius Margolin

Voyage au pays des Ze-Ka

Traduction du russe par Nina Berberova et Mina Journot, révisée et complétée par Luba Jurgenson

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Nouvelle édition établie et présentée par Luba Jurgenson

Enfin publié dans son intégralité pour la première fois, et sous son titre original, le Voyage au pays des Ze-Ka est l’un des plus bouleversants témoignages jamais écrits sur le Goulag. Le livre était paru en France en 1949 sous le titre La Condition inhumaine, bien avant les chefs-d’œuvre de Soljenitsyne et de Chalamov. Cet hallucinant récit de cinq années passées dans les camps soviétiques ne le cède en rien à ceux de ses célèbres successeurs, ni pour la qualité littéraire, ni pour l’acuité de pensée et la hauteur de vue avec lesquelles l’auteur s’efforce de donner un sens à son expérience, aux limites de l’humain.

Le Livre du retour, publié l’an passé, rassemble plusieurs textes dans lesquels Margolin raconte son odyssée de la sortie du camp jusqu’à son arrivée en Palestine. Le livre est complété par les chapitres consacrés d’une autobiographie inachevée, dans laquelle il raconte son enfance, aux confins de la Pologne.

Zbigniew Herbert

Le Labyrinthe au bord de la mer

Traduction du polonais et avant-propos par Brigitte Gautier

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Le Labyrinthe au bord de la mer rassemble sept essais sur la Crète, la Grèce, l’Étrurie et la Rome antiques, du grand poète polonais Zbigniew Herbert (1924-1970), dont Le Bruit du temps publie les œuvres complètes. Ce qui frappe d’abord, à la lecture de ces récits de voyage écrits par quelqu’un qui s’adresse à des amis qui ne peuvent pas, dans ces années-là, sortir de Pologne, c’est l’extraordinaire humilité de l’auteur par rapport à son objet. Ce qu’Herbert déteste le plus dans la culture contemporaine, c’est l’arrogance avec laquelle elle croit pouvoir se passer de modèles (esthétiques ou moraux). Tout au contraire, Herbert ne craint jamais de se confronter aux plus grands chefs-d’œuvre du passé « qui bouleversent nos arrogantes certitudes ». S’il livre, de manière très vivante, son témoignage propre (n’hésitant pas à écarter les œuvres qui ne le touchent pas personnellement), il ne vise aucunement l’originalité dans le choix des œuvres qu’il décrit (tout un chapitre est consacré à l’Acropole).

 

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