Focus sur les éditions « Plein jour »

Nouvelle dans le paysage éditorial français, la maison d’édition Plein Jour donne la parole à des écrivains qui nous offrent des plongées dans le réel, qui sont un miroir de notre temps. Focus sur une jeune maison d’édition qui fait du documentaire une œuvre à part entière. 

Quelques mots sur les éditions Plein Jour

Les éditions Plein Jour, créées par Sibylle Grimbert et Florent Georgesco, ont été conçues à partir d’une idée très simple, qui était d’abord un goût : le goût de la parole, le plaisir d’entendre les gens se raconter, prendre le temps de décrire leur monde avec assez de précision pour que leur récit ne ressemble à rien de ce qu’on a l’habitude d’entendre. Parole pleine, parole unique, hors des sentiers battus, qui rejoint la littérature dans ce qu’elle a de plus singulier, d’inassimilable aux discours convenus.

Le pari était de demander à des écrivains de recueillir cette parole. Si, en partant d’elle, ils se mettaient à écrire sur des personnes, des situations, des questions de société aussi diverses qu’ils le sont eux-mêmes, ils pourraient donner à leurs plongées dans le réel une forme haletante, riche, intelligente, rappelant certains des grands reportages que la presse américaine a su au fil des ans nous donner, surtout lorsqu’ils furent, comme ici, l’œuvre d’auteurs de talent.

Chacun, bien sûr, devait écrire à sa manière, et le résultat est qu’en effet aucun de ces livres n’est semblable aux autres.

À ce premier projet, qui est le cœur de l’identité des éditions Plein Jour, s’est très naturellement ajouté, comme une suite logique et indispensable, un volant plus journalistique, astreint à une actualité souvent plus immédiate, autour d’un travail d’investigation fouillé, documenté. À chaque fois il a suffi que les auteurs s’emparent de leurs sujets pour que, romanciers ou journalistes, ils réussissent à faire du documentaire une œuvre à part entière, un genre noble et personnel, à travers lequel, ensemble, ils contribuent, en s’efforçant de comprendre ce qui nous entoure, à tendre à notre temps un miroir où se reflète sa réalité la plus intime.

Entretien avec Sibylle Grimbert et Florent Georgesco

 

Laurence Bellon (Dialogues) : Vous avez créé la maison d’édition Plein Jour il y a quelques mois. Pourriez-vous nous dire quelques mots de la naissance et des débuts de cette belle maison d’édition ?

S. G. & F. G. : Vous parlez à des éditeurs heureux. Avec les premiers livres, ceux de Sylvain Pattieu et Aymeric Patricot, notre projet a été accompli au-delà de nos espérances. Nous leur avions imposé une seule contrainte : aller sur le terrain, partir de discussions avec les personnes qu’ils rencontreraient, et raconter la réalité qu’ils auraient observée, en restituant ce qui leur serait dit. Ils en ont tiré deux livres totalement différents, dans leur écriture même, avec comme seul point commun d’être extrêmement forts. C’était plus qu’encourageant pour nous, cela prouvait que notre intuition – si les écrivains parlent, s’emparent de questions de société, le résultat sera varié et toujours inattendu – était bonne, mais naturellement ces deux auteurs étaient avant tout d’excellents écrivains. Le risque était calculé.

LB : Sibylle Grimbert et Florent Georgesco, vous êtes respectivement écrivain et journaliste. Comment vivez-vous alors ces premiers pas en tant qu’éditeurs ?

S. G. : Les livres ayant été très bien accueillis, nous pouvons dire que c’est assez agréable ! Pour un écrivain, il s’agit d’une toute autre approche du travail de l’écriture, peut-être même d’un tout autre regard. Il ne peut être question d’être soi, de faire triompher sa subjectivité, ce qui est le droit de l’auteur seul.

F. G. : J’ai été éditeur avant d’être journaliste. Je fais ce métier depuis une dizaine d’années, disons que je l’apprends depuis une dizaine d’années. Il y a un moment où il faut cesser d’apprendre. Nous avions assez d’idées, Sibylle et moi, pour qu’il devienne urgent de franchir le pas, de faire enfin ce qu’on avait envie de faire. Ce ne sont donc pas tout à fait des premiers pas, mais je découvre une liberté nouvelle, ce qui est toujours très excitant.

LB : Avec Plein Jour, vous nous proposez des documentaires littéraires, c’est-à-dire éclairés par le regard singulier d’un écrivain. Comment cette forme s’est-elle imposée, et s’agit-il d’une nouvelle forme dans le paysage littéraire français ?

S. G. & F. G. : L’idée nous est venue en bavardant, en parlant des livres que nous aimions, mais aussi en nous racontant ce que nous avions vu et entendu durant la journée. Ce dernier point, qui semble anodin, nous a donné envie d’écouter les gens. Ce qu’ils disent est souvent beaucoup plus riche et complexe que ce que nous voyons dans les médias. Il nous semblait aussi que si ce type d’ouvrages d’enquête, cet intérêt porté aux faits de société, avait été une tradition française, par exemple avec Gide, elle avait eu tendance à s’éclipser, à se réfugier aux États-Unis, avec le « nouveau journalisme » – Capote, Mailer, Wolfe… Nous avons voulu la rapatrier. Nous étions également, tous les deux, très admiratifs des livres d’une merveilleuse journaliste britannique, Gitta Sereny, qui pourrait être notre figure tutélaire. Gitta Sereny faisait des enquêtes, souvent autour d’anciens nazis (l’extraordinaire Au fond des ténèbres, sur Franz Stangl, le commandant de Treblinka) mais pas seulement, fondées elles aussi sur la parole des gens. Nous avons toujours pensé que son art de restituer la parole, et à travers elle de faire surgir la vérité, était un des plus précieux qui soient.

LB : Comment sont dictées les thématiques abordées dans les livres que vous publiez, et dans quelle mesure doivent-elles être en résonance avec l’actualité brûlante ?

S. G. & F. G. : Les thèmes peuvent venir des auteurs ou de nous. Ils doivent intéresser les uns et les autres au même degré : quand on lance un projet, tout le monde est mobilisé, il faut beaucoup de motivation. Il n’est pas nécessaire que les sujets soient brûlants, mais sans doute, puisque le domaine est l’actualité, sont-ils toujours marqués par une certaine urgence, une question, un sentiment diffus que là, en ce moment, il se passe quelque chose qu’on ne comprend pas, qu’on voudrait comprendre ou qu’on comprend trop bien. En fait nous croyons que tous les sujets abordés sont appelés à une longue vie. Ils sont universels, la nature humaine est toujours la même ; seuls les conditions, le décor du surgissement des thèmes diffère.

LB : Dans l’époque d’immédiateté de l’information dans laquelle nous vivons, qu’apporte finalement le regard de l’écrivain sur l’actualité ?

S. G. & F. G. : La vie médiatique est rapide, parfois allusive, très attachée à l’événement, et en cela peut-être un peu lapidaire dans son approche des questions qu’elle pose, des histoires qu’elle raconte, des catégories sociales qu’elle interroge. Il est dans la nature d’un livre, quel qu’il soit (enfin, s’il est bon !), de s’intéresser aux nuances, de ne pas s’effrayer de la complexité. Que ce type de livres soit écrit par des écrivains – et non des universitaires par exemple – permet en outre d’offrir un regard intellectuel appuyé sur du sensible. Les écrivains ne sont pas hors du champ de la réflexion. Ils bénéficient au contraire, en tant que romanciers, d’une plus grande liberté d’approfondir cette réflexion que beaucoup de gens, une liberté qu’exprime leur style, leur écriture qui est en soi, d’ailleurs, une façon de construire une pensée.

Les premières parutions

Sylvain Pattieu

Avant de disparaître. Chronique de PSA-Aulnay.

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Aymeric Patricot

Les petits blancs. Un voyage dans la France d’en bas.

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À paraître en février :

Claire Berest

Enfants perdus. De la brigade des mineurs aux ZEP : rencontres au bord du gouffre.

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Yves Mamou

Hezbollah, dernier acte. Le terrorisme chiite à l’heure du printemps arabe.

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