Archives de Catégorie: Les chroniques de Marie-Magdeleine Lessana

Larguée en périphérie de la zone politique et autres désordres organiques, Géraldine Beigbeder

Larguée en périphérie de la zone politique et autres désordres organiques, Géraldine Beigbeder, Albin Michel 2011

On va dire : tiens, Beigbeder est de retour, mais cette fois-ci, au féminin !

Donc, Géraldine Beigbeder nous gratifie de son deuxième roman Larguée en périphérie de la zone politique et autres désordres organiques, pour cette nouvelle rentrée 2011, chez Albin Michel. Déjà le titre formidablement long dit l’espiègle originalité de l’écrivain. Un roman « générationnel », comme on dit, très enlevé et véritablement drôle, scénographie le tableau ironique d’une génération de nantis, plutôt parisiens, nés autour de 1968. Le tout dans une langue gouailleuse contemporaine. Ils se pensent « de gauche », mais n’ont pas trouvé écho dans les discours épuisés et saturés des différents partis pour incarner leurs aspirations. Et d’ailleurs en ont-ils des aspirations, voilà la question. Politiquement dépolitisés ou apolitiquement politisés, ces quarantenaires sont égarés, avec d’immenses désirs mais éventés, fatigués, amers. Tous veulent être créateurs (artiste, scénariste, disigner, acteur, peintre, performer…), mais riches, aisés, généreux, ils veulent « changer le monde », vivre dans un monde meilleur, non raciste, égalitaire, écologique, planeto-fraternel.

L’élection de Sarkozy vient comme une claque horrible où tout d’un coup la vacuité de l’édifice personnel et social éclate et leur saute à la gueule. Ils sont plombés. Léa, lucide, voit soudain l’hypocrisie, la fausseté, l’exploitation sadique, la corruption et surtout le mépris cynique de son boss décideur de l’audiovisuel. Elle n’en veut plus de ce maltraitement organisé, mais elle est en plein dedans. La langue des marques, envahissante, signe le bain consumériste où elle se noie. Sans le vouloir, elle est lâche, contradictoire : écologiste, elle voudrait un 4×4 Toyota Rav 4 « pour l’esthétique ». Son mec se barre, elle est déboussolée, Paris lui paraît habité de cinglés, perdus, déprimés. Elle voit la déconfiture partout, elle croit que c’est à cause de l’élection de Sarko président. Elle cherche assidûment à se poser « les putains de vraies bonnes questions », mais elle échoue. Les valeurs de 68 ont foutu le camp, il en reste des lambeaux désarrimés. Sarko ne fait que les effondrer davantage avec son air d’agent immobilier monté sur ressorts ! Pour comprendre elle agite les clichés psy ambiants qui fondent comme neige au soleil. Cette mauvaise passe de « larguée » s’incarne dans la rencontre à la Bastille d’un gars monté sur rollers, amateur de Blacks paumées, il est révolutionnaire utopique dans l’âme. La pauvre Léa tourne en rond dans une danse dérisoire, la nôtre, elle voudrait résister et s’accroche à ses Lucky Strike Light.

A l’instar de Michel Houellebecq, Géraldine Beigbeder renvoie un portrait égaré et jouissif de sa génération, mais en fille. Comme s’il y avait une redoutable satisfaction à se contempler merdique.

Fin de tout idéal !

Une chronique proposée par Marie-Magdeleine Lessana

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Dans la nuit brune, Agnès Desarthe

[Le livre]

C’est une fable, c’est une histoire inventée. L’homme en question Jérôme, la cinquantaine, s’ouvre à la pensée off, des bribes d’images, des phrases qui poussent toutes seules dans la tête, des éclats de lucidité : ces petites miettes de réflexions valent d’être notées. C’est la métonymie qui le mène, d’une métonymie à l’autre, des brins de vie nous touchent à l’intérieur d’une histoire improbable. Une petite main se glisse dans une main d’adulte, on est au cœur de la forêt, un couple d’adultes se promène et la femme sent la fraîcheur, la douceur incomparable de la menotte d’un garçon de trois ans. On dira, c’est un « enfant trouvé ». Maintenant il a cinquante ans et sa fille de dix-huit vient de perdre son amoureux, sa moto a pris feu. Jérôme est désemparé, juste un peu plus que d’habitude, L’enterrement du garçon est l’occasion à son ex-femme de débouler. Les cinquantenaires en savent trop sur tout, fatigués du désir et de l’amour, se donnant des « ma chérie » et du « mon grand » en copains, encore amants à l’occasion, une couche de faux savoir sur l’expérience de la vie et d’égarement plat. Lui, il se ressource en se roulant dans les feuilles de la forêt, en grattant le sol, en dévalant les pentes humides, c’est son jardin secret, personne ne sait qu’il est « un enfant trouvé ». La fable tourne au polar, la recherche de ses origines, la culpabilité éventuelle de sa fille dans la mort de son amoureux, des prises de tête de parano. On apprend grâce à un ex-flic homo que Jérôme porte un prénom fabriqué avec les prénoms d’enfants morts en déportation. L’enfant trouvé devient l’enfant caché, on ne sait rien de ses géniteurs, ses parents adoptifs sont rescapés de la Shoah. Il s’aperçoit enfin qu’il a une fille, la sienne, et qu’il l’aime pour de vrai.

Tous les thèmes de notre époque sont présents.

Marie-Magdeleine Lessana, auteur et lectrice

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Les papiers de Marilyn, un événement éditorial

[Le livre]

Personne n’a pu échapper au nouvel événement éditorial : a new Marilyn Monroe is appeared! On nous annonce une Marilyn intellectuelle, cultivée, inconnue, pas seulement l’image glamour, mais une lectrice, écrivain, poète. On ne peut que se méfier d’un tel battage médiatique qui se présente comme un coup éditorial. Qu’a-t-on encore trouvé de nouveau sur Marilyn pour relancer le frémissement consumériste de ses images ?

L’éditeur Bernard Comment, connu pour son sérieux, a eu la chance d’être approché par Stanley Butchthal, ami de la veuve, deuxième épouse de Lee Strasberg (professeur d’art dramatique de Marilyn à l’Actors Studio). Anna Strasberg qui n’a jamais rencontré Marilyn, se trouve en possession de nombreux fragments, notes et lettres personnelles écrits par la star et ne sait comment faire avec cet héritage. Les deux éditeurs travaillent ensemble et décident avec l’accord d’Anna Strasberg de faire une édition qui ne réponde qu’à des critères littéraires et artistiques, jamais commerciaux. En ce sens ils sont fidèles aux vœux de Marilyn new-yorkaise.

Le résultat est magnifique, c’est un livre d’artiste, un document rare. Les éditeurs ont choisi de reproduire en fac-similé la totalité des fragments ordonnés par eux. Sur une page de gauche la reproduction du document, sur la page de droite la transcription en anglais, en tentant de respecter une mise en page qui épouse celle du document, et en-dessous la traduction en français. On est immédiatement saisi par la présence vivante et morte qu’offre le document, le tracé de la main, la vitalité du mouvement de pensée incarné dans une note jetée ou rédigée, l’absurdité du voisinage entre des réflexions sur le travail d’actrice et, en marge la notation d’un rendez-vous ou d’une adresse, à côté des pensées sur le destin, des remarques sur la douleur de vivre, sur l’impossibilité d’aimer, des to do lists, des lettres rescapées…, le méli-mélo de la vie même ! On peut prendre ce livre comme on veut, le lire ou ne pas le lire, le regarder dans sa matérialité sismique, attraper un mot, une phrase par-ci, une lettre par-là, observer l’écriture de Marilyn, son désordre, ou sa régularité parmi les gribouillis, les dessins, les ratures, les flèches. Quelque chose d’elle vient avec le document, une singulière vibration. Les éditeurs ont bien fait de reproduire aussi des photographies d’elle, car sans sa présence en image, on ne s’approche pas de Marilyn. Ils veulent démontrer qu’elle n’était pas celle qu’on croyait, on le savait déjà qu’elle était autre que ce qu’on croyait c’est pourquoi elle est incessante cette Marilyn survivante, il n’empêche qu’avec la présence écrite de ses moments d’intimité, ils nous donnent d’elle un espace supplémentaire, cela ne pouvait pas se faire sans la magie des photos. Ils ont cherché une cohérence en reproduisant des photos de Marilyn lisant ou tenant un livre à la main. Ce n’est pas n’importe quelle lectrice, elle a toujours une posture, un éclat lumineux, un déhanchement fascinant. N’oublions pas qu’elle était en tout performeuse de son image vibrante. Chacun peut s’amuser à vérifier les traductions ou les transcriptions, à faire ses propres interprétations, encore faut-il s’intéresser à elle. Les éditeurs fournissent des notes qui aident au déchiffrement, quant aux inévitables interprétations, ils tentent de rester près du texte de Marilyn sans trop s’avancer.

Pour ce qui est des fragments circonstanciés, on peut repérer les textes nettement en liaison avec ses cours à l’Actors Studio. C’est pour elle la guerre omniprésente avec la difficulté à se concentrer. Lee Strasberg (qu’elle orthographie parfois Strassberg) enseignait une méthode avec des techniques de concentration. Marilyn était contaminée par la peur envahissante, la tension, la tristesse, la solitude, la sensation de ne pas être capable, de ne pas être comme les autres… « Je n’arrive pas à me rassembler ». « Tout est ténu… ». On peut repérer aussi les notes qui accompagnent sa psychanalyse avec Marianne Kris : « c’est plutôt par détermination qu’on ne se laisse pas engloutir. » « La vérité peut seulement être retrouvée jamais inventée ». (Première nouvelle !) L’effort de maîtrise est partout (discipline, volonté), elle semble une élève appliquée qui se donne des consignes pour bien apprendre, pour dominer la honte de n’ « être rien », de se sentir « vide ». Et surtout « Not being ashamed of what ever I feel ! »

Cette démarche éditoriale pilotée par les héritiers de Lee Strasberg est parfaitement cohérente avec la volonté qu’avait eu Marilyn quand elle s’est installée sur la côte Est en 1955, de s’éloigner de l’emprise totalitaire des studios hollywoodiens. Elle voulait changer son image, contrer l’image vulgaire de la star glamour sex-symbol, pour rejoindre le monde des artistes et des intellectuels : étudier à l’Actors Studio, épouser Arthur Miller, se faire psychanalyser et surtout se faire respecter comme une dame. Elle cherchait dans les milieux intellectuels new-yorkais une crédibilité nouvelle. Ce livre s’inscrit dans la droite ligne de cette détermination.

Le volume s’achève avec des « Suppléments », comme des bonus offerts en plus par les généreux éditeurs, parmi eux je soulignerais ce poème de Pasolini « …entre toi et ta beauté possédée par le Pouvoir prit place toute la stupidité et la cruauté du présent. Tu la portais toujours comme un sourire entre les larmes… Ta beauté qui a survécu au monde antique, réclamée par le monde futur, possédée par le monde présent, devint un mal mortel. » (1963)

Le Pouvoir, ce fut certes les studios et les Kennedy, mais ce fut aussi les Strasberg et les psychanalystes. Il n’y a pas de rachat possible, c’est pourquoi les éditeurs des Fragments ont merveilleusement bien fait de donner le plus de matérialité possible aux documents qui leur sont tombés dans les mains, ils les partagent avec les lecteurs.

Marie-Magdeleine Lessana, auteur et lectrice

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Le siècle des nuages, Philippe Forest

[Le livre]

En refermant ce livre on regarde les nuages et le ciel autrement. Les nuages splendides et fugitifs qui ont frappé nos yeux ont laissé des souvenirs dont l’impact esthétique s’est dissous avec eux. La lecture de ce livre les fait revenir aigus. Au milieu d’eux, nous sommes embarqués dans la langue de Philippe Forest, raffinée, précise, sensuelle aux phrases longues au rythme chantant. Optant pour le participe présent tout au long de ces pages, nous entraînant avec lui à suivre un homme qui traversa le « vieux vingtième siècle », comme il se plaît à le nommer, le siècle des nuages, ce monsieur étant son père disparu. Le narrateur, fils, écrivant le roman de lui, personnage énigmatique, impénétrable, à quiconque et premièrement à lui-même, n’ayant pas cherché à trouver la raison du fil de sa vie, de ses choix, ni de sa vraie passion, l’aéronautique, —aventure pionnière de ce « vieux vingtième siècle »— pilote instructeur, puis pilote de ligne à la Compagnie Air France, homme honnête, droit, légaliste, catholique pratiquant, sans aucun mysticisme, incarnant des valeurs qui comportaient l’effort, l’application, la rigueur, la fidélité, même l’humilité, mais pas le doute. Le narrateur, en place de fils qui semble payer son tribu à la mémoire d’un père, dont il a la même voix, les mêmes yeux, peu connu de lui et d’un siècle qui le dégoûte plutôt, cherche à construire une raison à ce géniteur. Il fait partir sa vocation de l’aéronautique, un jour de mars 1937, son père, jeune homme, assiste à l’accident d’un hydravion de l’Imperail Airways amerrissant sur la Saône à Mâcon, il percuta la montagne alentour, tuant passagers et pilotes. La contemplation de la carlingue éventrée et des cadavres aurait décidé pour lui.

Philippe Forest fait le parcours de la naissance de l’aéronautique, brossant les portraits des pionniers, en phases successives, racontant leurs exploits ridicules et immenses, leurs prouesses, décrivant leurs fascinant appareils jusque dans leurs détails techniques. Ces hommes cherchaient la liberté des airs, que Forest nomme souvent « le vide ».

« Si bien que celui qui raconte et lui seul, qui arrange toutes ces anecdotes, prétendant dire la réalité de ce qui a été mais taisant que cette réalité, dès lors qu’il la relate, prend par lui la forme d’une fiction, falsifiant ainsi la formidable inconsistance du passé et conférant la méthodique, mensongère et solide logique d’une intrigue. Et dès lors, il n’y a pas lieu de s’étonner de ce que toute vie ait l’air d’un roman puisque raconter sa vie, ou bien celle d’un autre, revient très exactement à lui donner cette allure de roman qui la fait seule exister. » Averti de la vacuité de l’entreprise dérisoire qu’il accomplit, l’auteur fera le récit de la rencontre de ses parents, lui, son père, enfant d’une famille de confiseurs de Macon. Arrive juin 1940. Elle est la fille du libraire de la ville, son père est mobilisé comme capitaine, elle n’a pas peur quand elle entend les sirènes, des avions en V volent dans le ciel azur, c’est la première fois que le mot guerre prend du sens, en un instant, un avion se détache et descend en piqué, cinq bombes sont lâchées sur la gare de Mâcon un vacarme épouvantable. Certainement des Junger allemands. Lui et elle chacun de leur côté sont fascinés par cette effraction soudaine dans leur vie ensoleillée et paisible de jeunes gens en ce début d’été. Un mort suffit à décider tout le monde, la ville se vide. Sa famille à elle comporte mère, grand-mère et elle, avec chien et chats, et une vieille Peugeot immobilisée dans le garage. C’est là que l’histoire trouve son allure la plus romanesque, le professeur de Latin du Lycée lui apprend qu’elle pourrait trouver un conducteur pour conduire sa famille dans la débâcle vers le sud, auprès d’un fils de la confiserie Fiançailles, il s’agit d’aller jusqu’à Nîmes où ils ont de vagues cousins. C’est ainsi, avec le hasard de ce 17 juin 1940, le garçon ayant traîné à préparer son vélo, que la trajectoire de sa vie prend une direction décisive… alors qu’ils  « n’auraient jamais du se rencontrer. »

L’Histoire majuscule écrite par les historiens « jugeant le passé depuis le confort de leur impensable présent… n’imaginant rien de ce que fut l’obscurité confuse du temps »

Lui, car l’auteur le désigne ainsi de façon impersonnelle, revenu trois semaines après ces « grandes vacances » à Nîmes au milieu de la confusion, devra choisir un métier, pour cela sa mère interroge son oracle, le maréchal Pétain, qui reste le guide pour cette famille légaliste. Ainsi il s’embarque pour l’Algérie y préparer des études d’agronomie. Le garçon se trouve encore éloigné de la vraie guerre qui se développe ailleurs. Puis il s’offre comme parachutiste, il aboutit en Amérique pour y faire ses classes de pilote au service de l’US Army, au fond de l’Alabama. Une fois encore il est éloigné des réalités de la guerre et frustré devant « l’inintelligibilité du sort » qui l’oblige à poursuivre une vie d’élève rigoureux, mais épargné, il aurait espéré prendre les armes, se battre dans le ciel comme la plupart des pilotes de guerre, ce qu’il aurait voulu être.

Le narrateur, fils de « lui », scrute, observe, essaie de comprendre comment avec une naïveté sincère un jeune homme a pu vivre ces années où « la pire des barbaries accomplissait son œuvre de mort », dans une forme d’insouciance. Ainsi il montre de façon magistrale comment chacun ne voit parfois que son environnement immédiat, fait de contraintes familiales, d’obéissances aux adultes et de goût de vivre. On ressent cependant une violence contenue, même une accusation sourde dans la retenue avec laquelle le narrateur écrivain interroge son personnage et condamne sans le dire cette somnolence de vivre, cet aveuglement du présent. Il porte un regard amer parfois cynique et désabusé. A la différence de sa position dans Le nouvel amour, où le narrateur s’engageait complètement dans l’intimité amoureuse, ici, se déploie un certain lointain d’où il regarde et raconte l’histoire d’un autre au passé oublié, reconstruit. Au sortir de la guerre, l’homme devenu mari et père, nous entraîne dans la fabuleuse « révolution d’Orly », celle de l’aviation civile organisant et commercialisant les transports de masse, reliant sans fin, dans le luxe et l’optimisme, les différents points du globe, amorçant par là une démocratisation du voyage et une unification de la planète, ce qui deviendra la mondialisation.

Le fils fait face à ce « rien » que son père lui laisse, « c’est la seule chose qu’un père puisse transmettre à ses fils… ». Evidemment, il n’est pas certain que l’on puisse généraliser ainsi sous le terme de « rien » ce qui passe entre tel père et tel fils. A moins que l’auteur ne parle de ce qui reste d’insaisissable en quiconque dès lors qu’il nous touche et que nous cherchons à l’approcher.

Le père du roman, un peu rigide en ses principes, n’a pas vu grandir ses enfants, « il n’était jamais là, ni pour longtemps, ni pour de bon » et ne comprendra pas avec quelle désinvolture ils conduiront leurs vies. Le vrai coup qu’il recevra, peut-être le seul de sa vie, sera la perte désastreuse insensée de sa petite-fille de quatre ans, fille du narrateur écrivain. Puis, il mourra.

Ce « vieux vingtième siècle, suffisamment visionnaire pour avoir compris que le cinéma et l’aviation constituaient la grande affaire où s’exprimait l’optimisme insensé et héroïque du monde » a disparu, reste « le présent perpétuellement reconduit de la consommation et du divertissement ». « Le Mal a ceci de terrible qu’il affecte indifféremment ceux qui sont coupables et ceux qui sont innocents, les lâches, les indifférents, les distraits, parce que en tous c’est l’humanité qui est corrompue et qu’elle l’est par le hasard qui parfois, toujours, fait de n’importe qui le contemporain du néant ». « Lui », le père, en était un. Le vrai chiffre de sa passion n’était-il pas le désir d’être parmi les nuages au sein de leur beauté inouïe, éphémère ?

Ce roman en son style, à l’instar d’un artiste contemporain comme Richard Ballard, —peintre de nuages plus vrais que nature—, nous en offre la fabuleuse expérience.

Il a fallu un nuage volcanique islandais pour nous rappeler que tous ces avions devenus, croyions-nous invincibles, pouvaient être à nouveau cloués au sol pour cause de nuées.

Marie-Magdeleine Lessana, auteur et lectrice

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Apocalypse bébé, Virginie Despentes

[Le livre]

Sur la route, Lucie une femme hétéro déprimée fait la détective privée, lancée dans Paris à la suite d’une adolescente, Valentine, classe moyenne, élevée par son père écrivain peu connu, et une belle-mère qui a deux filles, plus une grand-mère paternelle. La mère d’origine maghrébine, est partie. D’abord, la détective se fait semer dans le métro et c’est un drame, la famille exige qu’on retrouve la petite qui n’a aucune caractéristique significative. Lucie n’a jamais « fait de fugue » et fait appel à une fameuse méchante, la Hyène, belle lesbienne terrible, pour la seconder dans son enquête. Elles comprennent que la petite n’a pu que partir retrouver sa vraie mère à Barcelone. Le tableau de la Hyène, aux yeux de Lucie, est fulgurant, la force du désir lesbien s’y déploie avec le jeu de la menace en vecteur majeur. Lucie se sent de plus en plus minable et insignifiante. À Barcelone, elles ne trouvent pas grand chose, hormis une mère qui n’a pas vraiment accueilli sa fille, l’ayant cachée à son nouveau riche mari, une bonne sœur qui semble en savoir plus long qu’elle ne le dit. Parallèlement Lucie rencontre une femme dont elle tombe vraiment amoureuse, l’enquête est entre les mains de la Hyène. Comme par hasard à force de tourner en rond Valentine surgit et elles la ramènent au papa. On comprend que la bonne sœur avait un plan secret avec la petite, lequel ? On ne sait pas. La Hyène tente de la décourager de rentrer chez son papa, mais la petite joue à faire la sage. Happy end en apparence.

Un beau matin, à la télé on apprend que le Palais Royal a explosé, déchiqueté. Une vidéo est trouvée : Valentine s’introduit une bombe tel un Tampax dans le vagin et prononce un poème qu’elle avait écrit en Espagne « Je suis la peste, le choléra, la grippe aviaire et la bombe A. je suis la merde dans tes yeux petite salope radioactive, mon cœur ne comprend que le vice. Transuraniens, humains poubelles, contaminant l’universel. »… Les États resserrent l’omni surveillance anti-terroriste, plaçant beaucoup de gens inutilement en prison, Lucie doit se cacher, changer d’identité…

Très bel écho de l’ouverture rebelle de l’érotique lesbien, sur fond de révolte et de dégoût d’une adolescente qui refuse le monde des adultes hétéros, soumis, hypocrites, menteurs, lâches. C’est la faute au divorce, aux vidéos, au président, au sucres rapides, aux sans-papiers… aucune solution, ni féminisme, ni révolte armée, une gamine kamikaze parisienne, bien de chez nous, nous explose à la gueule notre merde.

Marie-Magdeleine Lessana, auteur et lectrice

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Miel, film turc de Semih Kaplanaglu

Un enfant Yusef est inhibé à l’école, il bagaye. Son père, Yakub, apiculteur, l’emmène en foret relever le miel des ruches. L’enfant a un regard et un silence d’une immense gravité et d’une poésie qui donne à ce film une dimension tragique d’une rare puissance. L’inquiétude, la difficulté avec la langue, la mort du père, font l’horizon de ce beau poème cinématographique.

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Poetry, film coréen de Lee Chang-dong

Copyright – Diaphana Films

Une jeune fille est morte et flotte dans le fleuve, probablement suicidée. Une dame un peu âgée, possiblement atteinte d’une maladie d’Alzeimer (car des mots ordinaires lui manquent) élève difficilement son petit-fils adolescent, dans l’âge ingrat, qui ne pense qu’à bouffer. On apprend que la fille morte avait été violée par ses camarades de classe, dont le petit-fils. La grand-mère est mortifiée. Les pères des petits violeurs se liguent entre eux pour protéger le silence et la culpabilité de leurs rejetons, disons leur notabilité de parents. Pour cela il faut indemniser la mère de la morte, une paysanne. Tout est sordide dans ce film, admirablement joué par l’actrice qui joue la grand-mère et n’a pas l’argent. Elle va tenter de s’initier à la poésie pour survivre à cet enfer de culpabilité et de bêtise, spécialement celle de son petit-fils qui incarne une rare laideur. L’inspiration ne vient pas malgré les méditations sur la nature et sa beauté, le monde autour est véritablement laid. Et la grand mère rejoindra l’enfant morte en se jetant elle aussi du pont laissant un pauvre poème, de bonne élève âgée.

Une fois de plus, face au monde contemporain, son hypocrisie, son bavardage médiatique, sa corruption, il y a non seulement la mémoire qui flanche, mais le silence et le suicide.


 

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