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L’île de Giani Stuparich

Giani Stuparich
Traduction De L’Italien
Postface Par Gilbert Bosetti
Verdier

La vie recommençait à se fissurer : une froide pâleur de mort voilait la transparence d’un sang chaud et exultant ; dans le cours d’une journée pleine de soleil, vécue dans la liberté de la lumière et du vent, survenait un marasme, un confinement étouffant, où le cerveau se dissolvait et où l’âme couvait ses peurs. Tout était envahi par un sentiment d’incertitude et de misérable compromis avec la fatalité.
Pourquoi, alors que régnaient harmonie et légèreté, quand son père et lui s’étaient trouvés sur le rocher, une vague déferlante ne les avait-elle pas arrachés de là et engloutis ? La fin serait arrivée comme une grâce violente, leur épargnant de sombrer interminablement, ballottés entre des regains illusoires et d’humiliants abandons.

Giani Stuparich, né à Trieste en 1891 et mort à Rome en 1961, est ce qu’il est convenu d’appeler un « écrivain de frontière », riche de multiples apports. Sa mère était juive et son père Istrien d’origine slave et autrichienne.
À la naissance de Stuparich, Trieste est une ville de l’Empire austro-hongrois : il fera ses études ausi bien à Florence qu’à Prague, où il devient l’ami de Masaryk, futur président de la République tchécoslovaque. À Florence, il collabore à la célèbre revue
La Voce, favorable à l’irrédentisme des provinces italianophones de Trieste et de Trente, c’est-à-dire à leur annexion par l’Italie. Quand il publie La nazione czeca (La Nation tchèque), les nationalistes triestins voient en lui un slavophile, alors que ses convictions sont fédéralistes et qu’il souhaite le respect de toutes les nationalités en présence au sein de l’Empire.
Interventionniste, il rejoint, avec son frère Carlo, les troupes italiennes au début du premier conflit mondial, devenant par là même déserteur aux yeux des Autrichiens. Acculé à la reddition, Carlo se suicide pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi. Giani, fait prisonnier, sauve sa vie sous une fausse identité.
Colloqui con mio fratello (Conversation avec mon frère) évoque admirablement ce tragique épisode familial.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, marié à Elody Oblath, qui appartient à la communauté juive de Trieste, et lui-même identifié comme résistant, il sera interné par les SS, en compagnie de sa mère et de sa femme, dans le camp de San Sabba en 1944, avant leur libération suite à l’intervention de l’évêque de Trieste.
Trieste nei miei ricordi (Trieste dans mon souvenir), publié en 1948, apparaît non seulement comme une autobiographie mais comme le portrait de toute une génération d’intellectuels triestins. Le chef-d’œuvre de Stuparich est toutefois L’Île (L’isola), paru en 1942, quintessence du genre où il excelle : le récit court ou de longueur moyenne, d’inspiration autobiographique et consacré à l’approfondissement du microcosme familial. La relation au père, centrale dans L’Île, l’est aussi dansIl ritorno del padre (Le Retour du père), paru quelques jours avant la mort de l’auteur, en 1961, tandis que dès 1929, l’influence de Tolstoï et de Valery Larbaud transparaissait dans Un anno di scuola (Une année d’école).
Contrairement à nombre d’auteurs triestins, l’écriture de Stuparich – surtout dans
L’Île – n’est pas plurilinguistique : marquée par la « prose d’art », que prônait la revue florentine Solaria, elle est linéaire et faussement limpide.
En 1941, il publiera un épais roman,
Ils reviendront (Ritorneranno), jugé « destructeur » par la critique fasciste, du fait de son hostilité à la guerre.
La paix revenue, paraîtront
Trieste nei miei ricordi (Trieste dans mon souvenir), le roman Simone et en 1961, l’année de sa mort, Ricordi istriani (Souvenirs d’Istrie). Stuparich, un temps oublié, sera redécouvert au milieu des années 80.


Ce livre fait partie de ces textes puissants qui vous coupent le souffle par la magnificence des mots et de l’écriture. Des mots choisis avec précision portés par une écriture épurée où chaque mot se dévoile majestueusement.

Les souvenirs, la dignité du père, les interrogations de ces deux personnes sur la vie et la mort sont tout simplement beaux et justes.
L’amour d’un père, celui du fils sont décrits tout en pudeur, de cette pudeur qui renforce la beauté des sentiments.

Certains diront que 89 pages c’est court. Eh bien non, nul besoin d’en rajouter quand tout est dit avec les mots justes qui vous balaient et vous foudroient d’émotions.

Clara, lectrice


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Zimmer

Zimmer
Olivier Benyahya
Éditions Allia

Achevé en 2006, Zimmer est initialement porté au théâtre,avant d’être publié cette année aux Éditions Allia dans la catégorie des « premiers romans ».
 Zimmer est un texte court, fort. Violent. Clos.

Posant dès l’origine la question de sa réceptivité -respectabilité – et de son impact sur le lecteur.

Son primo-lecteur, l’acteur Maurice Garrel en fait l’expérience lorsqu’il décide de porter ce texte en scène, touché par le monologue intérieur de Bernard Zimmer.

De cette collaboration, entre l’auteur – Olivier Benyahya – et l’interprète, le texte n’en sort pas indemne. Questionné, bousculé parfois – quand une attitude, un passage ou un mot heurte la sensibilité de l’acteur « non je ne peux pas dire cela » -, Zimmer est totalement compris, accepté, incarné par Garrel. Depuis ce texte est clos, donc.

Car il a bien deux manières d’entendre cette voix singulière et effrayante :

En percevoir – dès les premières intonations – l’infinie tristesse, le sombre éclat, heurtée par les échos des violences sociales et des grandes déroutes politique jusqu’aux périodes les plus contemporaines. Avec ce qu’il faut de perturbant, d’inaudible, d’inacceptable dans les propos et les actes de Zimmer. Rappelons que le narrateur est un sérial-killer de 84 ans dont les victimes sont juives, arabes et noires.

En rejeter la portée, le discours perçu comme une suite de provocations, une vaste mise en scène de clichés sur les racines de cette violence sociale et/ou communautaire.

De la stupeur à la détestation, de la compréhension à l’empathie du trouble profond à la stupéfaction tels sont les éléments de la réception de ce texte qui agit et agite.

Écrit dans le contexte des violences urbaines, politiques et sociales de 2005, Zimmer énonce, expose les maux de notre époque, ces silences et métaphores hypocrites qui mènent à la banalisation de la haine, à son acceptation et à l’oubli, en multipliant les angles de vues. Zimmer ne cherche ni excuse à ses actes ou ses motivations, ni compassion. Rescapé des camps, il perçoit le monde à travers un holocauste personnel à venir.

Tentatives d’épuisement par l’absurde de mécaniques qui – sans cesse – se refondent – racisme, extrémismes idéologiques, religieux, communautaires – les mots n’ont plus de sens et les slogans se libèrent à nouveau. Les ministères, imputent, réfutent, légitimisent les règles de la ségrégation économique et sociale. Les frontières sont là, la violence s’en nourrit.

Nous retranscrivons le Monde dans une langue Abracadrabrante, une langue de chaos, une langue-miroir… » nous devenons sacrilèges parce qu’il nous est impossible de trouver un terrain d’entente en nous même; parce qu’il nous est impossible de faire s’harmoniser toutes les voix sans en faire entendre une nouvelle, une voix furieuse, méconnaissable, distante, pleine de morgue, une voix de rupture, de communion, une voix solitaire qui donne à chaque mot un sens qu’aucun de vous, jamais, ne lui aurait soupçonné, dont les intonations serviront à façonner d’autres langages, d’autres yeux crevés, d’autres baises grandioses, d’autres silences, d’autres agonies, … nous dit Zimmer.

Où en sommes-nous des mondes que nous habitons ? Où en est Zimmer lui-même, ce fantôme ?

Il faut craindre l’incendie.

H Clemente.

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Nora de Robert Alexis

Nora
Robert Alexis
Corti

Avec cette sixième parution aux éditions Corti, Robert Alexis pourrait s’inscrire dans la lignée des romanciers de l’inavouable.

Avec cette sixième parution aux éditions Corti, Robert Alexis pourrait s’inscrire dans la lignée des romanciers de l’inavouable.

Ce qu’il narre est à la fois un clin d’œil aux « Contes immoraux » du Siècle des Lumières, tout comme aux noires cruautés de ceux du lycanthrope Pétrus Borel où la femme est souvent contrainte et violentée, et pourquoi pas aux vertiges névrotiques d’un Villiers de l’Isle-Adam qui écrivait que « le seul contrôle que nous ayons de la réalité c’est l’idée ».

Une épigraphe de Klossowski sert d’entrée de jeu aux jeux entrelacés des déviances de la sexualité.
« Le Je, plaisanterie grammaticale ».

« Je n’existais plus »

Nora est celle qui écoute « assise jambe croisées au coin d’une table, une main posée en soutien de la tête… »

Supputer une subtile allusion à la Nora de « Maison de poupée », cette héroïne qui a fait voler en éclat le monde du conformisme en affirmant son droit à la liberté, véritable défi qui scandalisa la société d’alors, est assez tentante, d’autant que la structure des contes repose sur des entractes entre les chapitres. Entractes qui permettent l’articulation des décors et des situations.

Nora, peut-être la figure de la compassion ?…

« Les ressorts conjugués du désir, des projets, des souvenirs et du présent s’agitaient sur une lointaine estrade. »

Dans le théâtre du dramaturge norvégien Ibsen les forces négatives de l’être poussent ses personnages à chercher à sortir des normes pour renaître à eux-mêmes, un thème que Robert Alexis aborde plus que jamais avec l’élégance d’une écriture osée. Il use de sa plume en virtuose titillant les fantasmes masochistes à leurs paroxysmes, comme avec son archet Paganini savait tirer d’un violon des stridences excitantes, novatrices et mystérieuses.

« Le nu androgyne » qui illustre la couverture semble avoir le rôle d’introduire le lecteur dans les « Ruines d’Orsanne » titre qui sert de prologue aux contes.

« Brusquement apparu entre deux langues de vapeur le château avait projeté la pâle lumière de ses façade, Nora s’était levée, le visage tendu vers l’étrange éclosion et j’avais à mon tour pu m’étonner d’une féerie de tours crénelées, de toits d’ardoise, de la porte gigantesque terminant une allée de châtaigniers. Un instant seulement ! mais un instant enchanteur, de ceux qu’une gravure propose à l’enfant plongé dans la lecture d’un conte, avant qu’il ne tourne la page, que la brume ne reprenne ses droits sur un monde interdit aux simples mortels ».

Un monde d’interdits multipliés va s’entrouvrir et les scènes vont glisser insensiblement vers les voluptés de l’abyme, les décors n’étant plus que des conventions obéissant aux perspectives de l’inéluctable.

Les lecteurs familiarisés avec les romans de Robert Alexis retrouveront des bribes de similitudes subtiles : le narrateur de « La Véranda » était en proie à de curieuses hallucinations, il achetait soudainement une villa entrevue, ici c’est un château plus isolé ceint d’une forêt de trente hectares aperçu par hasard du haut d’un promontoire naturel.

« Assis sur le banc épargné par l’humidité, nous avions ri devant un panorama de nuages épais… »

C’était sur un banc que l’inquiétant Hermann attendait le jeune officier de « La Robe ».
Faut-il s’étonner de retrouver le banc qui est le titre du premier conte ? Sur un banc on rêve, on perd toute notion du temps. La pensée abandonnée à elle-même n’est plus maîtresse des pulsions dont s’amuse l’identité.

« Déjà, j’imaginais les subterfuges dont sont coutumiers ceux qui agissent en-dehors de la normalité : se munir d’un sac, y placer les vêtements, s’habiller là-bas dans la haie buissonnière derrière le cèdre bleu, et venir s’asseoir sur le banc, et venir se montrer ! »

L’auteur élabore autour du fantasme érotique toutes les déclinaisons de la perversité jusqu’aux abjections les plus absolues.
« Il s’opère dans notre monde mental comme la fissure de l’atome » disait Powys. Robert Alexis nous en fait une démonstration magistrale !

« Je ne crois pas que la nature d’un fantasme soit réellement importante… L’essentiel se situait dans la qualité que l’on pouvait coupler à n’importe quoi ».

Krafft – Ebing, le psychiatre austro-hongrois a été l’un des premiers à noter les observations sur le besoin de s’humilier, voir de se torturer pour accéder au bonheur. Tout comme l’extrême lubricité de certains vieillards…

Un bel exemple de ces vésanies de l’esprit nous est donné ici avec « un tableau qui a eu son heure de gloire au seizième et dix-septième siècle. Une jeune femme, épouse vertueuse d’un riche babylonien est surprise au bain par deux vieillards. Elle est soumise à un choix : accepter de faire l’amour avec eux ou être faussement dénoncée pour avoir donné rendez-vous à un jeune homme caché dans le parc. »

Je défis quiconque ayant lu les pages suivantes de pouvoir regarder ces tableaux d’un même œil ! (Nombreux sont les artistes qui ont abordé ce thème emprunté à l’Ancien Testament, Tintoret, Rembrandt, Van Dyck, Rubens, Jacob Joardens…)

« Une paume enserra mes genoux ; une autre visita l’intérieur de mes cuisses. Un doigt audacieux tira parti de mon abondance, et vainquit sans coup férir la seconde intimité. Je plongeai dans un monde où rien n’existait plus que ce que l’on me faisait… »
« Je restai debout, bras et jambes écartées, livrée aux molles pressions d’une bête tentaculaire ».

« Garçon » aborde les relations équivoques des enfants et des prêtres, échos au roman quasi autobiographique « Garçons » de Montherlant.

« L’abbé s’en prenait particulièrement aux endroits les plus menacés. – Tu vois, il faut montrer qu’on est bien un garçon… »

« Bientôt, je me levai la nuit lorsque j’étais sûr que mon voisin dormait et circulai dans la chambre, d’une place à l’autre, m’allongeant sur le matelas froid des lits inoccupés, allant jusqu’à la fenêtre exposer ma nudité à ceux que j’espérais cachés derrière les arbres de la cour, des êtres grotesques, les gnomes et les sorcières qui abondaient jadis dans mes livres d’images. »

« Le Dahlia noir » (titre éponyme du célèbre auteur américain James Elroy) nous plonge au cœur du crime.

« Ses yeux fous de panique me ravissaient, ses grognements, ses cris étouffés. Quand elle fut totalement nue, je la retournai, ventre contre le sol, je plongeai entre ses reins, creusant par la force un chemin qui ajouta à ses souffrances.
Non, je n’avais jamais eu autant de plaisir… »

Six contes inquiétants où planent l’ombre de la démesure, le fantasme dans tous ses ébats et l’ivresse d’une résurrection Dionysiaque !

Hécate

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La vie est brève et le désir sans fin

La vie est brève et le désir sans fin
Patrick Lapeyre
POL

A Paris, Blériot, un homme amoureux d’une femme qui arrive au rendez-vous avec deux ans de retard, à cinq heures précises. De lui, on dira qu’ « il a l’habitude de penser lentement, si lentement qu’il est en général le dernier à comprendre ce qui se passe dans sa propre vie ».
Mais il vaudrait mieux qu’il réfléchisse tout de même vite car il est marié, et que l’adultère est une chose compliquée, qui demande de l’habileté et du calcul.

A Londres, Murphy, un autre homme amoureux de la même femme, qui vient de le quitter. Plongé par ce départ dans un état proche de la sidération, il ne parvient pas à y croire et, déterminé, entreprend des recherches pour essayer de comprendre pourquoi elle s’est envolée en ne laissant en tout et pour tout qu’une chaussure oubliée au fond d’un placard, un foulard mauve, trois livres et quelques magazines de mode.

De l’un à l’autre, Nora traverse la Manche comme on traverse un boulevard, une petite Anglaise étrange, imprévisible — on l’imagine avec les traits de Jean Seberg —, qui rêve de devenir comédienne et, en attendant le grand rôle, joue à faire souffrir ses deux amoureux. Sans doute ne le fait-elle pas exprès. Elle est juste « comme ça ». Elle a besoin de se sentir libre, et si elle part, c’est pour avoir le plaisir de revenir.

Patrick Lapeyre nous raconte avec virtuosité cette histoire d’amour où tout ira mal pour tout le monde car Nora, telle une drogue forte, intoxique ceux qui passent près d’elle. Nora est inoubliable et vivre sans elle est impossible.

Cette grande histoire d’amour complètement ratée aurait pu être d’une banalité à pleurer. Mais Patrick Lapeyre a du talent, et il parvient à un équilibre si parfait entre ironie et mélancolie qu’en refermant le livre on se rend compte qu’on n’a pas cessé de sourire aux tristes mésaventures de ses anti-héros magnifiques. Il n’y a là aucune recette, simplement de la générosité.

Isabelle Schulman, librairie Dialogues

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Les trois saisons de la rage

Les trois saisons de la rage
Victor Cohen Hadria
Albin Michel

Il y a plus de trente ans, Jeanne Favret-Saada nous donnait à lire son travail ethnographique sous la forme d’un livre magnifique, « Les mots, la mort , les sorts ». Victor Cohen Hadria l’a-t-il lu, avant d’écrire ses « Trois saisons de la Rage »  ? Peut-être, mais en tout cas, à un siècle de distance (l’action se déroule durant le premier semestre 1859), il semble que les choses n’aient guère changé.

C’est aux confins du Calvados et de l’Orne que se tient le cabinet de ce médecin, qui sera donc l’un des héros de cette aventure :  il se nomme Le Cœur, médecin d’une campagne où la mort, la maladie et les obscurantismes le disputent aux paysages, aux champs et aux collines. Le Cœur est veuf depuis quelques années, il s’occupe de ses patients comme les curés s’occupent de leurs ouailles. Le Cœur ne croit pas plus à Dieu qu’à Diable, pas plus aux sorts qu’à d’autres simagrées. Il tient un journal, tente de mettre au jour, en écrivant une étude sur la rage, les mécanismes de la transmission de cette maladie, en élaborant une théorie qui base la contagion sur  une sexualité trop contrainte…

Théorie un rien controuvée, mais qu’il tente de défendre.

C’est sans doute dans sa forme que le livre apporte tant, il s’ouvre d’un prologue : une maison qu’une femme, veuve, vient fermer. Un notaire, des métayers, un bureau sur lequel repose un dossier de maroquin vert. Dans le dossier, une vingtaine de lettres et un carnet. Le notaire énonce aux métayers ce que la veuve, propriétaire des terres et des bâtiments, entend qu’ils en fassent. Ce sera tout. La veuve s’en va, prend le dossier. Elle le lira durant sa traversée vers le Nouveau Monde.

Les lettres ouvrent le roman. Nous les lisons comme elle, et nous sommes transportés : Brutus est analphabète, il écrit par l’entremise d’un médecin militaire, à sa famille et à sa dulcinée, restée chez son père pendant que lui part à la guerre, ayant vendu  sa force et sa vie à plus riche que lui. Brutus écrit donc à Louise, laquelle est aussi analphabète que son  aimé : Le Cœur sera l’interprète ici des lettres de Brutus à sa famille, là des lettres de Louise à son Brutus. Un drame se nouera, Louise s’enfuira tandis que Brutus ne reviendra plus d’Italie où il s’est découvert un amour convaincant.

Puis, le cours du récit change : nous lisons à présent le journal du médecin de campagne. Un moment apparaissent les lettres : l’histoire est nouée, nous la découvrons la connaissant déjà, nous la redécouvrons, ne la connaissant pas toute.

Des dizaines de personnages, de patients, de pauvres comme de riches, de paysans comme de hobereaux, de femmes et d’hommes, d’enfants parfois, tous plus ou moins égaux devant les turpitudes et la maladie, la mort, elle aussi présente, c’est le chemin emprunté tous les jours par Le Cœur. Il soigne ici une syphyllis, là ampute, ailleurs met au monde, trachéotomise, met sa science, encore balbutiante, au service des autres. Il soigne à Falaise aussi bien les respectueuses du bordel pour bourgeois que celles du bordel pour prolétaires et refuse d’être payé en nature. Il parcours la campagne à cheval, va d’un incendie à deux sœurs accusées de parricide, pratique des autopsies à Caen, revient à Rapilly, repart immédiatement, court ici, va prendre soin d’un riche et gras fonctionnaire qui voit une jeune fille mourir devant lui, tombe amoureux, refuse le mariage, parle avec des curés, des abbés, transige sur un suicide pour le transformer en folie, si nombreux sont les jours, si nombreuses les pages, si touffues les aventures…

En haut lieu, l’Empereur lui-même, priapique apprend-on, Napoléon -le petit disait de lui Victor Hugo- le remarque : éradiquer les maladies contagieuses, faire en sorte que la vaccination entre dans les mœurs : telle sera la mission de Le Cœur et de bien d’autres médecins, réunis en congrés, à Paris, par sa Majesté en personne. Arrivé par le train (tout nouveau) dans une capitale bientôt envahie des travaux hygiéniques du baron Haussmann, on lui adjoint les services d’une femme belle, charmeuse, attendrissante mais vénale, et nous sommes dans Balzac. L’Impératrice, à l’Hôtel de ville donne un bal, et nous voilà sous les ors de ce qui ressemble  à une scène du Guépard, de Lampédusa. Le Cœur tangue, divague, boit, baise et mange, mène à bien sa mission, et finit par revenir chez lui. Toute cette agitation, ces mouvements, ces humeurs, non, c’en est trop pour lui. Il rentre dans sa campagne : les choses du sexe, sans doute en est-il un peu guéri… Honorine, sa servante qui le comprend à demi-mot, qui le connaît, qui l’aime, deviendra sa femme, certainement, tous les deux partiront, vers le Nouveau Monde, ensemble…

C’en est fini du journal : à la fin du mois de juin, comme les lettres de Brutus, le roman s’achève.

La fin du livre annonce l’arrivée à Ellis Island : au loin, le Nouveau Monde a tout, semble-t-il à cette distance, de l’ancien. La veuve regarde dans le petit jour ce monde venir à elle, c’est l’épilogue et dans les flots, elle laisse glisser et les lettres, et le journal…

Ainsi se termine, pour une part, ce roman picaresque : campagne, ville, maladie et santé, amours et avarice, haine et stupre, détestations et calculs, loyautés et trahisons, il semble que tous les sentiments (les péchés ?) s’y retrouvent, par la force d’un verbe élégant et l’ingéniosité de métaphores sensibles et originales. On referme le livre, sans qu’il nous ait été possible de le laisser, et on est tenté de le rouvrir pour recommencer encore cette traversée des mœurs d’un autre temps, qui parle tellement du notre.

Pdb

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Un livre expérimental au sens propre

Journal d’un cobaye
De A. J. Jacobs
Traduit par Anne Bitton.
Actes Sud

Sous forme d’une lettre adressée à l’auteur d’un livre lu récemment, je commente le bouquin. Voici la lettre adressée à A.J. Jacobs, auteur de « Journal d’un cobaye ». Lire la suite

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