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Ego Tango

Ego Tango
Caroline Mulder
Champ Vallon

La narratrice, à l’identité floue, raconte et se raconte : un quotidien qui ne distingue plus vraiment la nuit du jour, exclusivement occupé par le tango, toujours en attente sans vraiment savoir de quoi (d’un amour qui passe et fuit ; de la prochaine soirée de danse ; du retour de Lou danseuse amie autant que rivale subitement disparue), un quotidien où le fantasme occupe plus l’espace que la réalité.

Des personnages se croisent, se cherchent en s’évitant, se regardent sans se voir. Ambiance moite, addictions multiples, décrépitude à peine masquée par un vernis défraîchi … c’est dans un univers surprenant et envoûtant que se déroule Ego Tango.

Soutenu par un style abrupt, haché et pourtant poétique, un style qui rebute et qui émeut tout à la fois, ce roman peut égarer, il peut agacer, il peut transporter … mais il ne peut pas laisser indifférent. Difficile de qualifier la plume de Caroline de Mulder : la syntaxe est maltraitée voire cassée comme le sont les corps et les âmes de ses anti-héros. La beauté jaillit de phrases qui n’en sont pas, de phrases qui commencent souvent par des propos convenus pour s’achever net, laissant le sens en suspens, maltraitant la ponctuation, faisant surgir l’émotion de la laideur et de l’errance. La plume de Caroline de Mulder danse comme ses personnages : tantôt en rythme, en avant, tantôt reculant, comme par à-coups.

A plusieurs reprises, lors de ma lecture, j’ai pensé à « Une Charogne » de Baudelaire ainsi qu’à des poèmes qu’on trouve beaux sans pourtant les comprendre vraiment. J’ai aimé Ego Tango sans l’aimer ; ma seule certitude est que je n’oublierai pas le nom de son auteur et que je guetterai la sortie de son prochain roman.

Eloah

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EXTRAIT

La mirada

Ezequiel, que je pense. Il n’y a que lui pour faire grincer toutes les marches à la fois – fébrile. D’humeur féroce, évidemment. Oublié le passé, le monde entier, plus rien n’existe, lui seul. Il ne frappe pas à la porte, qui est tout contre. Elle s’ouvre. «Frappe, nom de, combien de fois encore». La pourriture!, je pense à part moi, pourrait frapper au moins. Je ne tourne pas la tête pour voir: je sais, je grelotte de tout mon long dans le sofa, que les anciens locataires ont laissé avant de filer. Jamais eu le courage de descendre cette masse morte et la poussière qui va avec. Toute force m’abandonne quand je la vois là en plein, d’où que je regarde, elle bivouaque dans mon champ de vision. L’allergie sévit depuis que j’y couche. De ce matin pas bougé. Je porte un soutien dont l’élastique est craqué, des collants résilles couleur chair, noircis à hauteur des pointes, rien dessus, rien dessous, c’est tout simple.
Dehors l’hiver, et l’appartement chauffé à bloc. Ce matin lundi reçu un troisième rappel: la peur qu’on me coupe le gaz me fait pousser à fond. Toujours ça de pris au malheur.

Ezequiel. Il me tombe dans les bras, son visage froid dans mes seins, ses cheveux partout sur moi. Ses muscles à tout rompre, un spasme qui part de l’épaule et court sur ma peau. Je vois. Et puis quoi encore, je lui dis, quoi encore, que tu te pourris le sang avec. Pas bientôt fini, ces saletés. Pas de ça chez moi, t’entends. Bonne nuit. Bon vent. Le visage toujours caché, et moi toujours dans ses cheveux, il monte une de ses mains à ma nuque, comme s’il y voyait, caresse, rien qu’un peu fort. (Je faiblis.) Je t’ai dit: débarrasse-moi. Casse-toi, ou c’est moi qui. (Sa bouche contre ma peau me calme.) Je voulais, qu’il dit, te voir, je ne fais que passer. Par-dessus lui, agenouillé contre moi, moi allongée, par dessus sa main en haut de ma cuisse, je vois la tache sombre de mon sexe, diminuée à peine par le collant clair. À cause de l’élastique, la circulation un peu coupée sous le nombril. Sur mon ventre, la respiration d’Ezequiel, tout son visage, sa peau mal rasée. Je commence à m’y perdre. Je passe ma main dans ses magnifiques cheveux un peu gluants. Leur odeur inhumaine. Je proteste mollement: c’est à cette heure-ci. J’attire son visage vers le mien. Il m’embrasse dans le cou, sans m’avoir regardée. Je n’ai plus rien à dire. D’accord, je pense, d’accord.


Née en 1976 à Gand (Belgique), Caroline De Mulder enseigne à l’université de Namur . Elle vit actuellement à Paris. Ego tango est son premier roman. Elle publiera au printemps 2011 un essai aux Editions Gallimard (Faust amoureux)

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